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De coeur à coeur avec soeur Emmanuelle

« L’amour plus fort que la mort »

Par Sofia Stril-Rever

extrait de : LES ENFANTS DU TIBET, de Sofia STRIL-REVER

Extrait de l’entretien avec sœur Emmanuelle

« L’amour plus fort que la mort »

Deux figures de femme, deux destins de femme se croisent dans ce livre. Elles sont d’Orient et d’Occident, d’Asie et d’Europe, bouddhiste et catholique, mère de famille et religieuse, ancien ministre d’un gouvernement en exil et sœur des pauvres.

Si différentes et pourtant proches, unies – unies par un engagement entier de toute leur vie dans la souffrance des enfants. Toutes deux sont mères de plus d’enfants qu’un corps de femme n’en peut porter en une vie. Elles ont aimé ces enfants d’un amour qui permet à ces enfants de renaître une seconde fois. Elles ont donné la vie quand la force et l’espoir de vivre s’éteignaient. Elles ont bercé dans leurs bras d’autres enfants que la vie avait quittés.{{}}

Sœur Emmanuelle, vous avez lutté pour sauver des milliers d’enfants. Malgré vos efforts, la mort les emportait parfois et des mères mettaient dans vos bras leurs bébés à l’agonie. Comment espérer encore, quand on a serré contre son cœur tant d’enfants qui mouraient ?

Sœur Emmanuelle. En Égypte, lorsque je suis arrivée dans le bidonville du Caire, peu après leur naissance, les bébés mouraient du tétanos dans des souffrances terribles. Parce que, souvent, on leur coupait le cordon ombilical avec, par exemple, un couvercle de boîte de conserve rouillée, ou tout autre objet tranchant en métal, sale, qui les infectait. En ce temps-là, le tétanos tuait quatre bébés sur dix. Je crois n’avoir rien vu de plus horrible dans ma vie.

J’étais seule dans le bidonville aux débuts. Je n’avais ni médecin, ni infirmière pour m’aider. On m’amenait les enfant à moitié mourants. Ils avaient le visage et le corps déformés, torturés sous l’effet des contractions dues à la maladie. Ces bébés devenaient à la fin comme des vieillards, leurs mains, leurs doigts se recroquevillaient. Leur visage et leurs muscles se tordaient de douleur. Je ne pouvais rien faire pour les sauver ou soulager leur souffrance.

Assise par terre, des bébés agonisants ou morts dans mes bras, je me souviens avoir imploré Dieu, priant sous le ciel brillant de tant d’étoiles. Et je ne pouvais trouver la paix qu’en pensant au visage de Marie, représenté par Michel-Ange dans sa Pieta. La Vierge tient sur ses genoux le corps du Christ qui a été crucifié. Je revoyais l’expression de Marie semblant regarder plus loin que le corps de Jésus, son enfant mort sur la croix. Je me demandais ce que ses yeux voyaient. Son visage n’exprime ni la révolte, ni même une souffrance insoutenable. Quelle vision intérieure lui communique cette sérénité sans gravité ?

La paix est dans son cœur car elle contemple le Christ ressuscité. Le corps de chair de son fils est inerte. Il ne revivra plus de notre vie terrestre. Mais c’est parce qu’il vit d’une autre vie, dans la lumière et l’amour de Dieu. La résurrection est l’entrée dans cette lumière qu’on appelle « le ciel ». Une lumière où des milliards d’hommes ont déjà pénétré et vers laquelle nous allons. C’est comme une échelle qui monte vers Dieu. Ce sera mon tour bientôt. Je suis au dernier barreau de l’échelle et je vais me fondre dans la lumière du Christ qui est amour. Il n’y aura plus que l’amour. Le paradis veut dire que les hommes n’auront plus qu’à s’aimer.

En ces instants où je tenais les petits corps de bébés que la vie avait quittés, je priais Dieu d’accueillir ces enfants dans sa lumière. La paix de Dieu descendait doucement en moi et je m’efforçais de faire entrer cette paix dans le cœur de la mère, qui priait assise à mes côtés.

La foi vous fait espérer une vie après la vie. Quelles raisons trouvez-vous d’espérer pour notre vie terrestre ?

Ce sont des femmes et des hommes qui m’ont donné des raisons d’espérer pour notre vie terrestre. Partout, y compris dans les pays en pleine guerre, comme au Liban ou bien aux Philippines, où règnent misère et prostitution, j’ai toujours rencontré des femmes et des hommes qui avaient un souffle. Toujours ! Et qui toujours faisaient ressusciter là où la mort paraissait avoir triomphé, cela à quelque religion qu’ils appartiennent. Pourquoi ? Parce qu’ils avaient ce souffle de Dieu en eux. C’est un souffle de résurrection et un souffle d’amour. C’est un souffle de vie, le souffle de Dieu. C’est un souffle d’amour plus fort que la mort.

Avec ces femmes et ces hommes qui représentaient l’espoir, j’ai lutté. Révoltée devant ces morts qu’on pouvait éviter, j’ai trouvé près d’eux les moyens de sauver les bébés. Et aujourd’hui, on ne meurt plus du tétanos après la naissance, dans ce bidonville du Caire.

Sœur Emmanuelle et Jetsun Pema ont vécu, au Caire et à Dharamsala, ces moments d’intense douleur que représente la mort d’un enfant. En ces moments-là, l’une entrevoit l’amour de Dieu qui ressuscite, et l’autre l’évolution spirituelle qui, de vie en vie, nous transforme pour nous conduire à l’Eveil. Selon le bouddhisme, le processus de la mort, avec la dématérialisation des éléments physiques du corps, libère provisoirement la conscience du désir et de l’attachement à l’existence.

Enfin délivrés de l’opacité que crée la croyance en la réalité de nous-même et du monde, nous fusionnons avec la claire lumière de l’esprit des bouddhas. Mais il ne s’agit que d’une fulgurance, d’un éblouissement, car nous ne savons pas demeurer dans la claire lumière de la mort à cause de la force de nos empreintes karmiques. Poussée irrésistiblement par la soif d’exister de nouveau, notre conscience choisit de s’incarner pour vivre une autre fois.

Le chemin vers l’Eveil est fait de cet enchaînement d’existences et de morts successives jusqu’à ce que nous ayons appris à devenir un avec la claire lumière de l’esprit des bouddhas.

Si elles regardent différemment l’après-vie, sœur Emmanuelle et Jetsun Pema ont les mêmes mots et la même tendresse pour donner la vie, pour aimer les enfants dont elles reconstruisent l’avenir, détruit dans les circonstances dramatiques de l’oppression ou de la guerre.

Existe-t-il une universalité du cœur ? Dans le contexte d’une spiritualité très différente, j’ai été frappée de voir que la sœur du Dalaï-Lama et vous-même avez des gestes semblables et des objectifs très proches pour les enfants que vous sauvez. Pouvez-vous expliquer cela ?

Sœur Emmanuelle. La sœur du Dalaï-Lama et moi partageons l’objectif commun de sauver des enfants. Forcément, la santé et l’éducation sont les grandes priorités dans la réalisation d’un tel but.

Mon association fait vivre en tout soixante mille enfants dans le monde. Nous sommes présents dans une dizaine de pays différents. Ce qui est important avant tout est de sauver l’enfant de la malnutrition. Dans un second temps, sauver un enfant signifie lui éviter de rester analphabète, afin qu’il ne soit pas plus tard un pauvre malheureux n’ayant fait aucune étude. Les plus doués ont accès à une école professionnelle.

Nous sommes nombreux dans le monde à nous efforcer d’aider l’enfance en péril. J’ai entendu parler récemment d’un père jésuite qui, à Rio, sauve des enfants des rues. Il partage avec eux ce qu’il a, c’est-à-dire peu de chose. A propos d’un adolescent de treize ans, recueilli chez lui et qui est parti en lui volant sa radio et d’autres objets, ce père a eu cette réflexion qui m’a bouleversée. Il a dit : « Sans doute ne l’ai-je pas assez aimé ? Si je l’avais plus aimé, il n’aurait pas eu le désir de me prendre quelque chose. Son cœur n’a pas été comblé d’amour. »

Cela me rappelle le père Ceyrac, qui recueille les enfants de Madras. Il a aujourd’hui quatre-vingt-sept ans. Il a dit un jour qu’il s’apprêtait à quitter cette vie avec un seul regret, celui de n’avoir pas aimé assez. A quatre-vingt-onze ans, avez-vous un regret ?

Bien sûr, car je porte moi aussi le même regret. Je suis d’un tempérament égoïste et dominateur. Seule la méditation de la parole du Christ et de sa vie me pousse à sortir de moi-même, à suivre le seul commandement que Jésus nous a donné : « Aimez-vous les uns les autres. » Je ne peux pas être égoïste quand je regarde le Christ en croix. Le corps du Christ sur la croix au moment de la Passion est une vision intérieure continue qui m’accompagne.

L’égoïsme est pourtant le dernier des défauts qu’on vous prêterait. Toute votre vie n’est-elle pas un témoignage d’amour et de dévouement ?

On m’a trop encensée. On fait de moi un personnage que je ne suis pas. Je ne suis pas une sainte et je voudrais qu’on parle de mes défauts. Je connais ma vérité. Je sais que si moi, sœur Emmanuelle, je ne pratiquais pas ma religion de tout mon cœur et de toutes mes forces, je serais quelqu’un de très égoïste.

Humilité profonde, sincère, et combat acharné pour déraciner l’ego qui fait obstacle à l’amour. Sœur Emmanuelle et Jetsun Pema sont engagées sur des voies différentes mais leur cœur est à l’unisson.

Je me souviens. Florence, janvier 1994. La lumière d’hiver est blanche dans le ciel bleu glacé. Il gèle. Sœur Emmanuelle a les mains bleuies par le froid. Elle refuse avec obstination de porter des gants. Comme j’insiste, elle me regarde droit dans les yeux, me mettant presque au défi, puis se radoucit et dit d’une voix grave : « J’ai froid, mais combien de femmes, d’hommes et d’enfants ont froid en ce moment ! Alors je prie pour eux. Ayant froid moi-même, je m’unis à tous ceux qui ont froid dans le monde. Je suis avec eux, humble, petite, dans la vérité de mon être. »

Aujourd’hui, j’évoque pour sœur Emmanuelle la simplicité de Jetsun Pema qui refuse et les titres, et les distinctions, et les honneurs, qui se met en question pour ne pas laisser l’ego prendre le dessus.

Je comprends cela si bien ! Je pense que la sœur du Dalaï-Lama veut être vraie, vraie dans son corps, son cœur, son âme. Elle ne veut pas dépasser la vérité de son être. On court toujours le risque de se laisser emporter par ses sentiments, son imagination, qui nous feront trouver les raisons d’une autosatisfaction exagérée dans ce que nous croyons être ou faire !

Compatir, n’est-ce pas souffrir avec celui qui souffre ? Je veux participer à la vie des hommes, de l’humanité tout entière. Je ne veux surtout pas faire partie d’une caste à part qui aurait des sentiments et des joies que le reste de l’humanité n’a pas.

Ma prière, par exemple, n’est pas une prière facile, surtout quand je suis fatiguée. Mais ce n’est pas grave. Même fatiguée, je prie, je m’unis à tous les hommes fatigués du monde. Je dis : « Mon Dieu, je suis fatiguée, mais combien d’hommes, combien de femmes, à cette minute même, reviennent du travail, s’occupent de leurs enfants, s’occupent du ménage et sont donc toujours au travail ? »

Combien d’hommes, je l’ai vu en Égypte, qui ont double travail et parfois triple travail, parce que le salaire est minime. Ils sont pères, ils ont des enfants, plusieurs enfants. Ils veulent que leurs enfants aient une vie meilleure que la leur. C’est cela, l’amour. Alors ils travaillent parfois très tard la nuit. Donc, quand je suis fatiguée, je dis : « Seigneur, je suis semblable à tous mes frères et sœurs du monde qui n’en peuvent plus, dont le corps est abattu. Certains sont même dégoûtés de la vie, sans aucune consolation. Seigneur, je suis avec eux. »

Et c’est tout. Je me tais, je reste là en silence, en toute humilité.

Jetsun Pema et vous-même avez sauvé des dizaines de milliers d’enfants. Votre association fait vivre tous les jours soixante mille enfants dans le monde. Elle les nourrit, les soigne, les scolarise. Vous leur donnez la vie tous les jours, matériellement, grâce à votre association. Spirituellement aussi, vous les accompagnez par la prière. Vous sentez-vous mère de soixante mille enfants et comment ? Existe-t-il une forme de maternité spirituelle ?

Une maternité spirituelle, oui. L’idée est très juste. Cette forme de maternité existe. Mais je suis très en chair, moi. C’est-à-dire que ma chair, mon corps, ont besoin de voir, de toucher, de recevoir et de donner un sourire concret. J’avoue que je me sens plus la mère des petits Égyptiens ou des petits Soudanais, parce que je les connais bien. J’ai vécu pendant vingt ans avec les petits Égyptiens, j’ai voyagé au Soudan, Dieu sait combien de fois !

Au Soudan, j’ai ramassé dans la rue des dizaines d’enfants mourants. C’était au temps de la grande famine. Les écoles en roseaux que nous avons construites, je les ai visitées à maintes reprises ! Ces petits, je les embrassés, caressés, j’ai même dormi avec eux, dans leur foyer, la nuit. C’est pourquoi ils sont plus dans mes yeux, dans ma mémoire, ancrés pour ainsi dire dans ma propre chair. Les petits Philippins aussi, car je suis allée aux Philippines, mais comme pour les petits Libanais, je n’ai pas eu avec eux cette relation aussi directe, aussi intime, en un mot aussi maternelle, qu’avec les petits Égyptiens ou les petits Soudanais.

En fait, cette maternité spirituelle dont tu parles, je pense que je la vois, mais en Dieu. Je crois très profondément à la communion des âmes. Lorsqu’une personne porte dans son cœur un être aimé, comme la mère son enfant absent, ou comme l’ami qui pense à un ami dans l’angoisse et la peine, si on se recueille devant Dieu dans la prière, il s’établit entre soi et l’être aimé une relation spirituelle d’une force incroyable.

Je dis toujours que l’amour est plus fort que la mort. L’amour est un sentiment qui dépasse le corps, qui dépasse la chair. La chair, un jour ou l’autre, se décompose, la maladie arrive, la mort vient. On met le corps en terre. C’est la décomposition de ce corps, de ces yeux qui ont regardé, de ces mains qui ont touché, de ces pieds qui ont marché vers l’être aimé.

Mais ce n’est pas la partie essentielle qui disparaît. L’âme ne peut pas mourir, c’est impossible. Un sentiment d’amour qui a dépassé la chair et le corps ne meurt pas. Donc, lorsque tu me parles de cette maternité spirituelle, moi, je vais plus loin. Je parle d’une relation de prière qui dépasse absolument les limites des lieux et du temps.

En Dieu, tous les jours, pendant parfois des heures, je collecte l’humanité avec d’abord tous ceux que j’aime, que je connais : ces enfants, ces personnes qui m’écrivent et qui sont dans la détresse. Je les prends dans mon cœur puis je m’unis à travers eux à tous les hommes, les femmes et les enfants du monde. Je crois profondément que, les unissant dans le cœur de Dieu, il se crée une relation avec eux qui peut s’appeler une maternité, mais qui est principalement une relation d’être à être, une relation d’amour envers ceux qui en ont besoin.

Je prie spécialement pour les personnes seules, dans la souffrance. Je crois qu’il y a quelque chose qui passe, à travers les lieux et les distances, car Dieu est présent directement au monde et je m’unis au Dieu-amour, aimant l’homme comme une mère aime son enfant. C’est à mon sens une relation directe qu’on peut appeler une maternité si l’on veut, mais qui est une relation toute simple. Car l’homme est le frère de l’homme. Il y a donc en effet, dans ce lien de la prière, une maternité spirituelle. Maternité, au sens d’engendrer, engendrer la vie, engendrer l’espoir, engendrer l’amour.


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