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> Bouddhisme > Intégration > Société > Tibet


De coeur à coeur avec Jetsun Pema

« Les yeux de la compassion doivent être capables de voir loin »

Par Sofia Stril-Rever

Extrait de : LES ENFANTS DU TIBET , de Sofia STRIL-REVER

Extrait des entretiens avec Jetsun Pema,

sœur du Dalaï-Lama

« Les yeux de la compassion doivent être capables de voir loin »

De cœur à cœur avec Jetsun Pema

Dans votre autobiographie, vous évoquez votre arrivée au village où les enfants vous appellent « Miss », alors qu’ils disent « Amala », « Maman », à votre sœur aînée. Après le décès de celle-ci, en 1964, ils vous appelèrent « Amala ». Il fallut vous y habituer d’autant qu’à l’époque, à 24 ans, vous n’étiez pas encore mère. Mais vous avez été heureuse de cette marque de confiance et vous dites avoir appris à « chérir ce lien précieux qui m’unit à tous les jeunes réfugiés. »

Lorsqu’en 1994 le Kashag, le parlement tibétain en exil, vous a décerné le titre de « Mère du Tibet », en reconnaissance pour votre vie au service des enfants, qu’avez-vous ressenti ?

Jetsun Pema. Quand les enfants m’ont appelée Amala, c’était bien différent. Pour ces petits orphelins, toutes les femmes qui s’occupaient d’eux étaient des mères. J’étais Amala dans leur cœur et, dans mon cœur, ils étaient mes enfants. Il y avait une profonde réciprocité s’exprimant dans une tendresse et un amour partagés. Ce lien particulier, créé par notre situation d’exilés et notre souffrance commune, non seulement je l’ai accepté, mais je l’ai cultivé, sans tomber toutefois dans la possessivité. Car j’aidais ces enfants à grandir, j’étais à leur service. Leur épanouissement, leur bonne santé, ont été mes satisfactions, mon bonheur. Mais lorsque des adultes et des officiels ont voulu qu’Amala devienne un titre, j’avoue que cela m’a choquée. Amala est un mot très fort, un mot d’amour que chaque être humain porte dans son cœur, un mot fondu intimement à l’image de notre mère que la vie nous a appris à chérir. De plus, en tant que bouddhiste, je m’efforce de cultiver l’humilité. Et je n’aime pas les honneurs, je n’aime pas être appelée « la Mère du Tibet ». C’est ma mère, peut-être, qui a été « la Mère du Tibet », ce n’est pas moi, je ne mérite pas ce titre. Un jour, des hôtes américains sont venus visiter nos colonies et le porte-parole de la délégation offrit un dîner à Bangalore, dans le sud de l’Inde. Devant tout le monde, il m’a appelée « la Mère du Tibet ». Je l’ai interrompu, c’était plus fort que moi : « Je vous en prie, ne dites pas ça ! Je déteste qu’on m’appelle comme ça ! Cela me gêne. »

D’ailleurs, c’est injuste, car je ne suis pas seule. Toute une équipe me seconde. On m’appelle « la Mère du Tibet », mais en réalité, dans notre communauté, chaque femme est une mère du Tibet. Chacune a ses responsabilités de mère. On peut être mère de bien des façons, avec ses propres enfants, ou dans une maison d’accueil, ou, comme moi, mère du plus grand nombre d’enfants possible dont on s’efforce d’alléger les souffrances. Et j’agis dans un esprit de service à Sa Sainteté et aux Tibétains en général.

Etait-ce votre choix que les enfants et le personnel du village ne participent pas à la remise de la médaille de « Mère du Tibet » ? La cérémonie s’est déroulée à l’insu de tous, sans photographe, sans la presse, presque en cachette.

La résolution avait été votée par le Parlement, il me fallait l’accepter. J’ai mis pour condition que la cérémonie se déroule dans la plus grande simplicité. Pour les enfants du village et pour notre communauté, je dois rester une personne accessible et ordinaire. Pourquoi chercher à les impressionner avec des cérémonies et des titres ? Ma vérité est dans le cœur des enfants, pas dans les discours officiels.

De toute façon, aujourd’hui, j’ai les cheveux blancs. Les enfants ne m’appellent plus Amala, mais Mola, « grand-mère ». Au début, j’ai été surprise, je m’étais habituée à Amala. Mais ensuite, cela m’a paru normal. D’autant que ma fille aînée a eu un fils qui me dit mola, lui aussi. Et les petits, dont je me suis occupée pendant les premières années du village, sont devenus parents à leur tour. Comme leurs enfants m’appellent Mola, à leur suite, eux aussi m’appellent Mola.

Je ne suis donc plus Amala. Maintenant, je suis Mola. Tel est le cours de la vie qu’il faut savoir prendre comme elle se déroule. L’accepter génère une vraie satisfaction. On est en paix avec soi-même. On devient avec les années ce qu’on est réellement, intérieurement.

Les Tibétains ont pour vous une véritable vénération. Je les ai entendu dire que vous êtes « une femme élue », au sens où votre excellent karma vous a permis de renaître dans la famille de trois grandes réincarnations, Sa Sainteté le Dalaï-Lama, mais aussi deux autres de vos frères, Takster Rinpotché et Ngari Rinpotché.

« Le Grand Treizième », le précédent Dalaï-Lama, avait émis le vœu, avant de mourir, de renaître dans une famille où il aurait de nombreux frères et sœurs. Il avait en effet souffert d’être isolé et souvent incompris. Car il était visionnaire, comprenait la menace chinoise et avait prophétisé l’invasion actuelle de son pays. Mais son entourage n’a jamais accepté ses propositions de réforme. Étant donné les circonstances qu’il prévoyait, le Treizième Dalaï-Lama exprima le souhait que son successeur, l’actuel Quatorzième, soit entouré de frères et sœurs actifs et dévoués.

Vous considérez-vous comme « une femme élue » et pensez-vous être la sœur qu’il fallait au Quatorzième Dalaï-Lama ?

En tant que bouddhiste, je crois en la renaissance. C’est certainement un bon karma de naître sœur du Dalaï-Lama et cela suppose que des liens karmiques se sont créés entre nous dans des existences antérieures rapprochées. Mais les bons mérites que j’ai accumulés dans le passé et qui me permettent, dans cette vie, d’être la sœur de Sa Sainteté ne suffisent pas. Les mérites en effet s’épuisent, il faut en cultiver de nouveaux pour avancer sur la voie. Je ne peux donc me prévaloir de mon bon karma et me reposer tout simplement en profitant de ce que j’ai reçu dans cette vie. Au contraire.

Ce bon karma exige que je donne encore plus de moi-même et que je travaille au service de Sa Sainteté. J’ai toujours ressenti le désir de le servir et ce, encore plus, depuis qu’a commencé la tragédie que nous vivons. J’espère en cela être la sœur qu’il fallait à Sa Sainteté.

Votre premier nom « Jetsun » contient deux notions. « Je- » signifie la sainteté et la noblesse, « -tsun » l’humilité que cultivent les grands pratiquants du Dharma. « Pema » est le nom tibétain du lotus, symbole de pureté et trône d’apparition des déités. Quelle est l’origine de votre nom ?

Ma mère m’a raconté un jour l’histoire de ma naissance et l’origine de mon nom. J’étais sa quatorzième enfant et elle a accouché de moi, seule avec ma sœur aînée, dans le garde-manger du Norboulingka, le palais d’été des Dalaï-Lama. C’était la seule pièce discrète car on était, le premier jour du septième mois, en pleine période de fêtes, célébrées à l’occasion du « Festival du yaourt ». Une foule d’invités se pressaient pour assister aux opéras représentés du matin au soir, côtoyant les acteurs dans le palais et les jardins où tous mangeaient sur place la nourriture qu’ils avaient emportée, en buvant du thé et du chang (le chang est la bière d’orge fermenté).

Quelques jours après ma naissance, une fois le Festival du yaourt terminé, ma mère alla voir Sa Sainteté. Il avait alors cinq ans à peine et avait été intronisé depuis peu à Lhassa. Amala, ma mère, pria Sa Sainteté de me donner un nom. Sa Sainteté répondit sans aucune hésitation que mon nom devait être « Jetsun Pema ». C’était la première fois que Sa Sainteté, enfant, donnait un nom à un autre enfant.

Vous êtes la sœur de Sa Sainteté, mais vous voulez rester une personne accessible, disponible pour tous. On vous voit parmi les enfants, au village, et aussi par exemple au bazar, faisant vos courses seule, à pied, en toute simplicité. On pourrait s’attendre à ce que vous soyez escortée, avec une voiture et un chauffeur à votre disposition. C’est de votre part un choix délibéré d’être proche des autres ?

J’ai conscience que pour les gens je suis la sœur de Sa Sainteté et en conséquence je ne suis pas entièrement libre de mes actes. Parfois, on ne me parle pas directement, sous prétexte que je suis la sœur du Dalaï-Lama, on attend de moi un comportement différent. J’en suis consciente et, en conséquence, je m’efforce d’avoir un comportement très simple.

C’est comme avec les enfants, je m’assois auprès d’eux, leur parle pour les aider à oublier qui je suis. Si je les appelle pour les rencontrer dans mon bureau, ils sont intimidés. Alors, je vais dans leurs maisons familiales, c’est moi qui me déplace vers eux, je n’attends pas qu’ils viennent à moi. Je parle aux mères d’accueil, avec elles aussi je m’assois sur les marches des maisons. Je leur pose des questions concernant la vie de tous les jours, m’assure qu’elles ont assez de nourriture, de vêtements, etc.

Pour les enfants, je suis devenue une amie, une confidente. Des choses qu’ils n’oseront pas dire à leur mère d’accueil, ils viennent m’en parler. Ils savent que je ne les redirai pas, que je garderai pour moi leurs secrets. Je trouve excellent ce lien d’affection réelle avec eux.

De même, avec les Tibétains en général, je m’efforce de faire sentir que je suis proche. Bien sûr, il m’arrive d’utiliser la voiture, quand je suis pressée, en semaine. Mais pendant le week-end, je prends le temps de marcher dans Mac Leod Ganj (la Mac Leod Ganj, ancienne station de moyenne montagne, à proximité de Dharamsala, dans l’Himachal Pradesh, au nord-ouest de l’Inde, fut fréquentée autrefois par le personnel de l’administration coloniale britannique de l’Inde. Elle accueille depuis 1960 le lieu de résidence du Dalaï-Lama et le gouvernement tibétain en exil) et de parler à ceux que je rencontre, de les écouter. Je passe dans les petites rues, je veux qu’ils se rendent compte que je suis une personne comme eux.

Parce que, si je ne fais pas ça, je suis complètement coupée des autres. Et je finirai par me dire que je ne peux pas marcher dans la rue en toute simplicité, que je ne peux pas aller dans cette boutique, parce qu’on n’attend pas ça de moi, étant donné que je suis la sœur de Sa Sainteté. Or, je veux en finir avec ces idées reçues que les gens ont dans l’esprit. C’est pourquoi je vais au marché, j’achète du chili ou autre chose, je discute avec les marchands, nous échangeons des plaisanteries. Je veux faire partie de la communauté.

En me comportant ainsi, j’ai le sentiment d’avoir triomphé de moi-même, de l’attachement que je risque d’avoir à mon rang, ma fonction, mon titre, que sais-je ? Parfois, dans mon entourage, on se demande pourquoi je ne prends pas un domestique avec moi, pour porter mon sac. Mais je n’ai rien à porter qui soit si lourd. Toutes ces manières appartenaient au passé et n’ont plus de raison d’être aujourd’hui.

Mais ne fais-je pas cela aussi de manière égoïste ? Puisque je le fais en réalité pour triompher de moi-même !

Je vais peut-être trop loin, j’exagère peut-être, mais c’est parce que je me sens mal à l’aise. Je vois d’ailleurs les réactions de mon plus jeune frère. Il se demande comment je peux marcher dans la Mac Leod Ganj, au milieu de la foule ! Ce n’est pas une affaire de sécurité. Personne ne va me frapper ni me donner un coup de couteau. Je ne veux pas de carapace autour de moi. Je veux me libérer de toute sorte de carcan social.

Est-ce qu’on ne pourrait légitimement craindre pour votre sécurité ? Lorsque votre premier mari est mort dans un accident de voiture, on a évoqué l’idée que cet accident n’était peut-être pas dû au hasard...

La question s’est posée que j’aie des gardes du corps. On a pensé dans mon entourage que quelqu’un pourrait attenter à ma vie pour créer des difficultés dans la communauté tibétaine, pour faire indirectement du mal à Sa Sainteté. Mais qui pourrait faire ça ? La nuit peut-être, mais en plein jour, il y a tellement de monde ! Je n’ai pas de crainte.

Quand mon premier mari est mort, on s’est posé des questions, on s’est demandé s’il fallait faire une enquête, engager un détective privé. Mais à supposer qu’il se fut agi d’un crime et qu’on en retrouve les auteurs, qu’allions-nous faire ? Je ne crois pas à la vengeance, la vengeance est la pire des choses, la plus destructrice qui soit.

C’est pourquoi j’interdis à nos enfants de regarder les films indiens. Il n’y a dans le cinéma indien qu’une longue histoire de vengeances. Et quand on ne pense qu’à se venger, on se donne le droit de tout faire. On peut tuer et faire du mal en se justifiant au nom de la revanche que l’on prend contre quelqu’un qui nous a fait du mal. Et l’on oublie de se demander : si un tel a commis un acte mauvais, cela me donne-t-il le droit de commettre à mon tour un acte mauvais ? Ce que l’on fera de mal pour se venger alourdira son mauvais karma. En évitant de se venger, au contraire, on évitera peut-être aussi à l’autre de commettre une action mauvaise supplémentaire et on n’augmentera pas tout ce mauvais karma, le sien et celui d’autrui.

En voulant faire du mal à une mauvaise personne, on se fera d’abord du mal à soi-même. La compassion, c’est aussi pardonner à ses ennemis, de pardonner à ceux qui nous ont fait du mal.

En agissant ainsi, on devient plus fort en réalité, on ne devient pas plus faible. Les gens ne voient pas toujours les choses ainsi. Ils nous disent qu’on aurait dû faire ceci, faire cela, etc. Parfois, je crois qu’il faut savoir être agressif, mais certainement pas dans le domaine privé. Les déités courroucées sont là parce qu’il faut maîtriser certaines énergies dans la nature humaine. Mais ces déités courroucées agissent au nom de la compassion, essentiellement, et non pour des motifs égoïstes.

Le Dalaï-Lama est-il pour vous d’abord un frère ou un gourou ?

Il est pour moi un gourou beaucoup plus qu’un frère. D’abord parce que j’ai reçu de lui de nombreux enseignements. Et aussi, quand nous étions petits, Sa Sainteté ne grandissait pas avec nous. Il était au Potala. Je ne pensais pas à lui comme à un frère au sens ordinaire. Il était le Dalaï-Lama, je me prosternais devant lui.

Les choses ont changé. Depuis l’exil, Sa Sainteté est devenue beaucoup plus accessible à la fois pour sa famille et pour son peuple. Lui-même a volontairement relégué l’étiquette complexe d’autrefois. Les Tibétains l’aiment encore plus ainsi. Je ressens pour lui une immense dévotion qui s’exprime dans mon désir de le servir. Et comment le servir mieux qu’en étant au service des enfants qui sont, selon lui, ce que nous avons de plus précieux ?

La dévotion des Tibétains pour Sa Sainteté est particulièrement émouvante. Ils pleurent en le voyant. Je pense au docteur Tenzin Choedrak, médecin personnel du Dalaï-Lama, qui pleure chaque fois qu’on évoque le nom de Sa Sainteté. Comment expliquer la force de ce lien ?

Les Tibétains âgés pleurent en prononçant le nom de Sa Sainteté, ou simplement en pensant à lui. Ils lui sont tellement reliés, ils l’aiment tant ! Ils ont une immense gratitude envers lui. Il est leur protecteur dans cette vie et les vies futures. Ils se sentent si reconnaissants qu’ils pleurent de dévotion.

On dit traditionnellement que les dalaï-lamas et les Tibétains sont aussi inséparables que les doigts et la main. Lorsque les Tibétains ont appris que le Dalaï-Lama avait fui le Tibet et avait réussi à rejoindre l’Inde où il était en sécurité, ils ont ressenti une immense joie. Son sort leur importait plus que le leur, soumis pourtant aux atrocités perpétrées par les Chinois. Et quand je me suis rendue au Tibet en 1980 pour une mission d’études, combien m’ont dit que Sa Sainteté ne devait pas revenir aussi longtemps que durerait l’occupation chinoise !

La présence de Sa Sainteté le Dalaï-Lama unit dans l’harmonie la communauté tibétaine en exil. Des milliers de Tibétains ont risqué leur vie pour le rejoindre. Trois générations n’ont pas suffi à éteindre dans leur cœur l’amour et la vénération qu’ils ont pour lui. Les parents choisissent de se séparer de leurs enfants, parfois tout jeunes, qui, à grand risque, traversent les Himalaya pour grandir ici, auprès de Sa Sainteté.

Pour des parents, laisser partir leurs enfants en Inde, cela ne représente-t-il pas un vrai sacrifice ?

Bien sûr ! Nul parent au monde ne peut accepter de gaieté de cœur que ses enfants grandissent loin d’eux. Ils paient très cher des passeurs pour emmener leurs enfants soit individuellement, soit en groupe d’une dizaine. Plusieurs parents perdent ces enfants car ils ne survivent pas à la traversée des montagnes. D’autres sont licenciés parce que les autorités chinoises apprennent qu’ils ont un enfant scolarisé en Inde.

Il y a eu trois fois des proclamations du gouvernement chinois sommant les parents, principalement des fonctionnaires, de faire revenir d’Inde leurs enfants exilés. S’ils ne s’exécutaient pas, ils perdraient leur maison, leur emploi, et seraient passibles d’arrestation. En dépit de ces menaces, les parents ont continué de nous envoyer leurs enfants ou bien ils nous les ont laissés. Mais un certain nombre, soixante-quinze sur plusieurs milliers, ont été obligés de les reprendre. Ils n’avaient pas d’autre solution. Ils sont donc venus les chercher.

Il m’est arrivé de rencontrer des parents qui ont envoyé leurs enfants chez nous et qui, des années plus tard, réussissent à obtenir un laissez-passer et à réunir assez d’argent pour venir en Inde. Ils me disent que la souffrance d’être séparés de leur enfant est compensée par le fait de savoir qu’il grandit auprès de Sa Sainteté et que son éducation fait de lui un vrai Tibétain. Alors qu’au Tibet, si les parents ont de la chance et des moyens, tout ce qu’ils pourront obtenir est l’inscription de leurs enfants dans une école où ils deviendront plus chinois que tibétains.

L’exode massif date du début des années 60. A combien estime-t-on le nombre d’enfants qui quittent le Tibet aujourd’hui ?

A la suite de Sa Sainteté, à partir de 1959, environ cent mille Tibétains ont rejoint l’Inde et le Népal. A la fin des années 60, seul un tout petit nombre de réfugiés est arrivé chaque année. Dans les années 70, il n’y a pratiquement plus eu de réfugiés.

Puis, après la visite de la première délégation de représentants officiels du gouvernement tibétain en exil, effectuée au Tibet en septembre 1979, un certain nombre de Tibétains se mirent à quitter leur pays. Ils avaient appris qu’il existait des structures d’accueil et des écoles sous l’autorité de Sa Sainteté. Des enfants furent envoyés en Inde par leurs parents.

Au début des années 80, il nous est arrivé de recevoir jusqu’à sept cents enfants par an. Certains avaient quelques mois seulement. Leurs mères nous confiaient ces bébés, elles faisaient le sacrifice de s’en séparer pour qu’ils reçoivent une éducation tibétaine, sous l’autorité de Sa Sainteté. Le plus grand nombre d’enfants réfugiés avaient entre cinq et seize ans. Il est arrivé 460 enfants réfugiés en 1999.

Nous avons également l’école de transit à Bir, près de Dharamsala, où cinq cents environ ont été inscrits la même année. Pour 1999, nous avons donc reçu en tout près de mille enfants. Et le flux de leur arrivée n’est pas près de se tarir. Il est resté constant depuis le début des années 80.

Il faut ajouter aussi les enfants moines et une autre école de transit où sont admis les adolescents de plus de dix-sept ans et moins de vingt-cinq. Ils sont environ cinq cents nouveaux venus du Tibet chaque année. Je pense qu’on peut dire qu’environ deux à trois mille personnes par an passent la frontière.

Au village, tout comme dans les monastères et les autres structures d’accueil, nous sommes débordés par cet afflux de jeunes réfugiés. C’est bien sûr une chose excellente, mais notre capacité de les recevoir est dépassée, nous n’avons plus de place.

La sinisation de l’institution scolaire au Tibet s’est-elle généralisée ?

Au début des années 80, on n’enseignait pas le tibétain dans les écoles au Tibet. Il n’y avait pas d’enseignant de tibétain car, pendant la Révolution culturelle, on avait interdit l’enseignement de notre langue. Aussi, lorsque les écoles furent rouvertes, la question qui est restée sans réponse était de savoir où étaient les professeurs de tibétain. Il n’y en avait plus. Un grand nombre de moines qui savaient tous lire et écrire, qui souvent étaient des érudits, avaient été tués dans les camps de travail ou étaient morts en prison. Un million deux cent mille Tibétains ont péri pendant la Révolution culturelle et, parmi eux, les plus savants d’entre nous, les élites, les responsables religieux ou gouvernementaux, tous ceux qui avaient un rôle d’encadrement et de formation.

Certains jeunes tibétains font parfois le choix de rentrer au Tibet pour enseigner aux Tibétains ce qu’ils ont appris en exil. C’est le cas par exemple à l’Institut Kirti de Hautes études tibétaines, où des moines reçoivent une formation avec pour mission de retourner au Tibet et d’y transmettre les connaissances acquises pendant l’exil. Sa Sainteté a vivement encouragé cette initiative des moines du monastère de Kirti et je crois que vous avez une école spécialisée qui travaille dans le même esprit...

Un certain nombre de jeunes, étudiants ou moines, acceptent de retourner dans notre pays, après avoir terminé leurs études en Inde. C’est notamment le cas pour l’école de transit de Bir. Cette école est destinée à des adolescents tibétains, entre treize et dix-sept ans, qui viennent y passer cinq ans au cours desquels nous leur offrons une formation générale.

Les jeunes qui prennent la décision du retour veulent enseigner aux Tibétains qui n’ont pas pu venir en Inde ce que les Tibétains ne peuvent plus apprendre aujourd’hui dans un Tibet occupé.

Certes, ce qui les attend est très dur. Ils doivent faire le chemin de retour, au risque d’être arrêtés en traversant la frontière. Si cela leur arrive, ils sont emprisonnés, battus, torturés avant d’être remis en liberté surveillée. Pendant plusieurs mois, les Tibétains rentrés de l’Inde sont suivis par des informateurs qui veulent savoir exactement quelles personnes ils rencontrent et quelles sont leurs activités. Ils doivent subir des interrogatoires répétés et des mauvais traitements. Ils savent tout cela quand ils partent. Et pourtant, ils l’acceptent. Ils rentrent chez eux, parce que leurs parents, leur famille, sont restés là-bas et parce qu’ils veulent être utiles à leur proches, les faire profiter de leurs connaissances, de leur savoir-faire. Et les moines qui retournent dans les monastères deviennent des professeurs enseignant les novices. Tout cet enseignement se fait bien entendu clandestinement et l’on court de gros risques si l’on est découvert. Le lien avec le Tibet est maintenu vivant à ce prix.

J’ai été frappée, dans nos entretiens, par le questionnement systématique que vous entretenez par rapport à vous-même et à votre action.

Vous pratiquez constamment l’examen de vos motivations, avec cette question qui revient sans cesse sous une forme ou une autre et qu’on pourrait formuler ainsi : « Est-ce que j’agis pour moi ou pour les enfants ? ». Pourtant, votre bilan et toute votre vie illustrent le service et le dévouement dans un esprit altruiste où on ne voit pas de place pour l’égoïsme. Quelle est la raison de cette attitude ?

On doit regarder la vérité, ne pas vivre dans un rêve. Sa Sainteté nous encourage à analyser, à poser des questions. Si l’on ne se pose pas de questions sur sa propre vie, comment lui donner un sens ?

Les enseignements bouddhistes, qui développent considérablement l’esprit d’analyse, nous servent à examiner les motivations et les raisons de notre action. Sa Sainteté nous a enseigné une telle attitude d’autoexamen. C’est à force de se poser des questions sur soi, de plus en plus de questions, que l’on finit par voir les choses telles qu’elles sont, et soi-même tel que l’on est. C’est donc un chemin vers la paix intérieure.

C’est aussi une manière de prendre de la distance par rapport à ses émotions. Parce que, s’il y a en vous une voix qui n’arrête pas de poser des questions, le contrôle des émotions devient possible, on ne se laisse plus déborder. On devient ainsi peu à peu son propre maître. Car, si l’on n’est pas son propre maître, on n’accède pas à la libération. La liberté n’est pas simplement d’avoir des biens, d’avoir le droit de dire ce que l’on veut, comme on le veut. La vraie liberté est intérieure. C’est quelque chose que les gens ne comprennent pas en général.

Comment votre questionnement et votre autoexamen ont-ils été constructifs dans l’histoire du village ?

Les questions que je n’ai cessé de me poser sur mon action et mes motivations ont accompagné l’histoire du village. Nous avons construit cette structure du village d’enfants tibétains qui est devenue aujourd’hui une institution lourde et une organisation performante, prenant en charge plus de trente mille enfants répartis dans les colonies tibétaines de l’Inde. Je suis vigilante, je me surveille, afin de ne pas laisser l’ego prendre le dessus, en ce qui pourrait me complaire d’être la présidente du village. Parce que l’enjeu n’est pas ma réussite personnelle mais ce que l’on peut offrir de mieux aux enfants et comment on peut servir de son mieux la cause du Tibet.

Ce que vous traquez ainsi, ce sont les ruses de l’ego qui réussit même à se servir de l’altruisme pour satisfaire notre vanité, notre goût du pouvoir et d’une position avantageuse ? Parce qu’on peut encore s’aimer trop soi-même en croyant aimer les autres ?

Il est difficile de bien saisir la nature de ses propres motivations. Des personnes croient très sincèrement agir pour le bien d’autrui et au service de la communauté sans comprendre qu’elles font exactement le contraire.

L’enseignement du Bouddha nous apprend que la chose la plus importante dont nous disposions est notre esprit. Une renaissance en tant qu’être humain est la chose la plus précieuse qui soit. Nous avons la faculté de penser et notre esprit est précieux parce que lui seul peut nous mettre sur la voie de la délivrance. Or, de quoi devons-nous précisément nous libérer ? De notre ego.

Si, dans sa vie et son travail, on n’analyse pas la part de l’ego, si on ne connaît pas le fonctionnement et les ruses de l’ego, comment pourra-t-on s’en libérer ?


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