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Culture de l’émeute

Notre pays est fortement marqué par une culture de l’émeute, ce qui augure mal de l’avenir du concept de police de proximité qui fait actuellement ses débuts en France

Rencontre avec Sophie Body-Gendrot, politologue

Sophie Body-Gendrot a beaucoup étudié les phénomènes de violences en France et à l’étranger. Il en ressort que notre pays est fortement marqué par une culture de l’émeute, ce qui augure mal de l’avenir du concept de police de proximité qui fait actuellement ses débuts en France.

En matière de violences urbaines, qu’est-ce qui distingue la France des autres pays ?

Sophie Body-Gendrot : En France, contrairement aux États-Unis, il existe encore des quartiers de très forte conflictualité sociale, autour des grandes tours, des barres de l’urbanisme des années 60. Dans ces quartiers coexistent des gens qui se perçoivent tous victimes : des jeunes pleins de frustrations, qui n’ont pas les mêmes chances que les autres, qui estiment qu’on ne fait pas assez pour eux ; des adultes désenchantés car l’État n’a plus le rôle moteur qu’il avait autrefois, qui se sentent abandonnés, non protégés. Et les agents de l’État qui estiment être les fantassins de première ligne, les derniers remparts avant le chaos. C’est assez explosif et comparable à la situation de la fin des années 60 aux États-Unis, quand les politiques de déségrégation se sont mises en place et ont fait se confronter « petits blancs » et minorités. La solution trouvée a été le départ massif de ceux qui le pouvaient vers les banlieues. Résultat : les 3/4 des Américains de race blanche n’habitent plus dans les centres-villes, investis en majorité par les Noirs et les Latinos, ce qui constitue un dramatique échec démocratique. La mobilité a été choisie comme issue.

La deuxième originalité française vient du fait que ce sont les institutions, les biens et les agents de l’État qui sont les cibles de la violence. Les autobus ne sont lapidés ni à New-York, ni à Milan. Il existe en France une culture de l’émeute qui voit, par exemple, les marins-pêcheurs mettre le feu au Parlement de Bretagne ou les agriculteurs mettre à sac le bureau de la ministre de l’Environnement. En France, les processus de négociation s’engagent par le truchement des intimidations. La troisième chose à remarquer dans la situation française tient au décalage entre la perception de la violence sur le terrain et la globalisation des incidents qui en est faite par les médias. Lors du réveillon de la Saint-Sylvestre de l’année 1998 à Strasbourg, pendant lequel quatre-vingt-dix voitures avaient été incendiées, j’ai été frappée, d’un côté par les titres accrocheurs et la façon sensationnelle dont les médias en rendaient compte et, de l’autre côté, par les versions très différentes qui étaient données par les gens du quartier et par les autorités Chacun avait son interprétation.

Une dernière particularité française a trait à la rivalité des institutions pour s’emparer du thème des violences (compétition entre le ministère de l’Intérieur et celui de la Justice, entre l’Intérieur et la politique de la ville). Tout le monde fait tout et on se demande où est le pilote ; c’est déconcertant dans un pays aussi jacobin que le nôtre. C’est différent dans des pays décentralisés comme les États-Unis ou en Europe du Nord. Souvent, le maire nomme le chef de police qui travaille en symbiose avec la justice et les institutions pénitentiaires. Ils sont collectivement responsables de leur territoire et rendent des comptes. Si tout va bien, l’équipe sera réélue. En cas d’échec, il arrive souvent qu’elle démissionne. Aux Pays-Bas, par exemple, un cas de dérapage de la police face à des violences urbaines a débouché sur la démission en bloc du procureur, du maire et du chef de la police. Ces pays de culture protestante tendent à responsabiliser avant tout les individus et mettent les droits de la collectivité avant ceux des délinquants. En France, c’est plutôt la société qui est rendue coupable. On part du principe que les personnes qui commettent des exactions sont déjà des victimes. Même si la perception commence à changer, nous ne sommes heureusement pas prêts de céder à des logiques strictement punitives.

Aux États-Unis, cette analyse structurelle, qui interroge avant tout le dysfonctionnement des institutions, a été abandonnée à la fin des années 60. Aujourd’hui, le problème a été externalisé ; on ne parle plus de violence urbaine - sauf quand elle touche des classes moyennes blanches - mais de criminalité, qui concerne des lieux et des catégories précises de la population. On a ainsi mis le problème à distance.

Vous avez comparé la situation actuelle de la France à celle des États-Unis de la fin des années 60. La France va-t-elle suivre le même chemin que les États-Unis ?

S. B.-G. : Non, ces deux pays n’ont pas les mêmes histoires, les mêmes valeurs, les mêmes institutions. En France, si on optait pour le tout répressif, les intellectuels dénonceraient cette facilité, ainsi que les responsables locaux et nationaux de la politique de la ville et les éducateurs Ils affirmeraient que la France ne se situe pas dans cette tradition-là. Car la prison est vraiment un échec et la dernière des solutions, celle qu’on choisit quand on a décidé de baisser les bras.

Vous dites que l’implication de la société civile est le plus sûr moyen d’aider les institutions à faire efficacement leur travail.

S. B.-G. : Oui, car, dans tous les pays développés, on retrouve les mêmes tendances : une très forte augmentation des inégalités, de l’individualisme et de la sécession, c’est-à-dire que ceux qui le peuvent partent des quartiers difficiles, retirent leurs enfants de l’école publique et choisissent de vivre parmi ceux qui leur ressemblent Le défi du XXIe siècle est donc d’arriver à refonder un contrat social pour revivre ensemble. À Pierrefitte-sur-Seine (en Seine-Saint-Denis) (1), dans le quartier des Poètes, des adultes ont décidé de ne pas se laisser impressionner par une cinquantaine de jeunes qui avaient monopolisé l’espace public. Ils ont trouvé la capacité d’interpeller les autorités, de demander à la police : « Pourquoi menottez-vous les jeunes avant même de leur parler ? », de dire aux jeunes : « Vous n’avez pas à casser les vitres des locaux collectifs ». Ils ont aussi su dire aux fonctionnaires, aux travailleurs sociaux : « Vous n’avez pas à nous dire ce qu’il faut faire, nous le savons ». Ces habitants-là ne se considéraient plus comme des amateurs, ils ont tiré leur force de leur cohésion collective, de leur volonté de vivre et d’agir ensemble. Dans ce quartier des Poètes, beaucoup d’habitants sont d’origine africaine, culture dans laquelle il faut tout un village pour élever un enfant. Des mères de famille ont compris l’intérêt de travailler avec des artistes ; le directeur du centre social, réfugié politique iranien, a su dialoguer, désamorcer les tensions Bien sûr, l’équilibre est toujours fragile et ce genre de mobilisation peut donner le meilleur comme le pire. Le danger est que la défense de l’intérêt général soit confisqué au profit d’intérêts particuliers ou manipulé par des extrémistes. Il est toujours difficile de maintenir le cap de l’ouverture à la diversité, de l’acceptation des différences, de la générosité, surtout dans un pays comme la France où on n’admet même pas que le délit de faciès existe alors que les preuves ne manquent pas ! Dans d’autres pays, la situation est différente car la participation des citoyens est considérée comme une vertu. En coopérant avec les institutions, le citoyen coproduit de la sécurité. Il retrousse ses manches et la police est là pour compléter son travail ; la police n’est pas plaquée sur un quartier passif. Dans certains pays, les policiers sont notés par rapport à la satisfaction de la population !

À Harlem, des mères de famille, des jardiniers, des retraités se postent quotidiennement devant les écoles afin que, dans leur cité très dangereuse, la sortie des enfants se passe bien. Chacun ressent la nécessité de faire quelque chose. Je pense qu’il faut s’autoriser à intervenir, à s’investir dans l’espace public en vertu d’un accord sur les normes sociales que nous nous sommes choisies. La notion de « se faire confiance » est centrale dans une dynamique de quartier. En France, coopérer avec la police serait considéré comme de la délation dans des quartiers problématiques. L’attitude générale consiste à se décharger sur l’État, à se dire que c’est à lui d’agir. 60 % des Français disent vouloir plus de police et de gendarmes mais les citoyens prêts à s’impliquer dans le domaine de la sécurité ne sont que 3 %. La police de proximité sera donc difficile à mettre en place dans notre pays où la culture policière a toujours été axée sur le maintien de l’ordre et la lutte contre la grande criminalité. La sécurité dans les quartiers n’a jamais été qu’accessoire. Pourtant, pour que les policiers soient une force de pacification et non une source de tension, il faut qu’ils arrêtent de débarquer comme une troupe coloniale extérieure au quartier, comme des « Rambos ». Un autre problème fondamental en France est notre incapacité à redéployer la police dans les zones qui en ont le plus besoin. Chaque maire rural veut garder police ou gendarmes alors que des zones urbaines bien définies sont en grande difficulté. D’après les données des renseignements généraux, il y aurait en France mille deux cents quartiers « sensibles » (sur cent mille).

Est-ce que les nouveaux dispositifs de partenariat, du type contrat local de sécurité, constituent un début de réponse ?

S. B.-G. : Ils partent d’une bonne idée : faire un diagnostic local, proposer collectivement des solutions. Mais c’est une solution très bancale du fait des différents niveaux qui sont associés à ce partenariat. Le préfet, à l’échelon du département, signe avec le maire, qui travaille avec un procureur nommé au niveau national et pouvant donc rapidement être muté ailleurs. Le maire est à la merci des décisions de l’État et il lui est difficile de rendre des comptes à ses électeurs sur ses choix ; il travaille avec des « partenaires » qui n’en sont pas vraiment. De plus, ces partenariats sont fortement publics. Dans d’autres pays, les habitants travaillent parfois à la formation ou à la sélection de la police et les entreprises jouent également un rôle. C’est cette pluralité qui permet la réussite d’un partenariat et de ce qu’on appelle « la gouvernance ».

Propos recueillis par Véronique Berkani

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mai 2000





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