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Compassion

Par Charles Genoud

Ce texte est la transcription d’un enseignement dispensé lors de la retraite de Toussaint qui s’est déroulée au Prieuré Saint-Thomas à Epernon du 31 octobre au 2 novembre 2003

Je voudrais cet après-midi parler d’un autre aspect du chemin spirituel. J’ai préalablement parlé de la présence et de l’absence d’objectif en ce qui concerne la pratique méditative, la pratique de Vipassana. J’aimerais maintenant parler d’un autre aspect qui impliquera plus de réflexion et aussi d’action, je voudrais parler de la compassion.

Il se peut qu’on ait tendance à comprendre la compassion un peu comme un fardeau, comme une ascèse nécessaire et indispensable dans un cheminement spirituel, un peu comme le prix qu’il faudrait payer sans percevoir la qualité positive, l’enrichissement que représente la compassion en elle-même. Bouddha, dans ses enseignements, répète constamment qu’il ne vise qu’une seule chose, la cessation de la souffrance et que la compassion, de la même manière, fonctionne aussi dans le sens de la cessation de la souffrance et dans l’expression d’une plus grande liberté. Donc, soyons attentif quand nous avons l’impression que la compassion va nous demander de prendre un fardeau un petit peu plus grand, de prendre la souffrance et douleur d’autrui et que c’est le prix qu’il nous faudra payer pour notre cheminement spirituel, sans comprendre que la compassion, au contraire, est une attitude de liberté, de joie, d’ouverture et de tranquillité.

Pour parler de la compassion aujourd’hui, je vais me baser surtout sur un texte d’un poète indien du VIIIème siècle, Shantideva qui amène une réflexion extrêmement profonde, extrêmement pertinente au sujet du développement de la compassion.

Il semble que tous les êtres humains et même les insectes et les animaux ont comme objectif constant le fait de vouloir acquérir le bonheur, le confort et éviter la souffrance. Nous pouvons par exemple observer en ce moment même, alors que nous sommes assis, que nous changeons de position, légèrement et constamment, sans même y prêter attention, afin d’essayer d’éviter le moindre inconfort, pour nous assurer un petit peu plus de confort, éviter la difficulté ou la douleur. Si nous observions notre vie quotidienne, nous nous rendrions compte que nous faisons des milliers de gestes qui ont toujours pour but d’éviter le moindre inconfort. S’il fait un peu froid, nous nous déplaçons pour fermer la fenêtre, s’il fait trop chaud nous allons vers la fenêtre. Constamment, nous changeons de position, de place, nous manipulons notre environnement afin d’éviter le moindre inconfort, afin d’essayer d’obtenir un peu plus de satisfaction et de bonheur. Dans cette quête de la satisfaction et du bonheur, il faut dire que nous sommes extrêmement déterminés parce qu’il est assez rare que nous abandonnions. Combien d’efforts nous sommes capables de faire constamment, encore et encore, afin d’essayer d’obtenir satisfaction, afin d’essayer d’obtenir du bonheur et de la joie. Le principal motif de toutes nos actions, de toutes nos activités, est cette recherche, cette quête du bonheur. Et pourtant, si nous regardons les conséquences ou l’aboutissement de cette quête incessante, il nous faut bien arriver à la conclusion que nous ne sommes pas très efficaces. Si notre taux de réussite se situe entre 5 et 7 % ça n’est déjà pas si mal. En fait, malgré notre détermination, malgré toute l’énergie que nous y passons, il y a quelque chose que nous mettons en place qui semble erroné, un jugement qui n’est pas bien fait, qui fait que notre taux de réussite est aussi bas. Si nous travaillions dans une entreprise avec un taux de réussite de 5 et 7%, nous serions licenciés immédiatement. Nous sommes beaucoup plus généreux avec nous-même, nous continuons à nous employer, essayant malgré tout, ne sachant pas à qui d’autre faire confiance, d’obtenir joie, bonheur, satisfaction, avec persévérance et détermination, sans pour autant améliorer notre taux de réussite. Donc, on peut se demander ce qui ne va pas dans cette quête pour que finalement nous aboutissions à un résultat aussi maigre. Qu’est-ce qui ne va pas dans notre attitude, dans notre activité pour que finalement nous réussissions aussi peu à obtenir vraiment le bonheur et la satisfaction, le confort, le calme et la paix ?

Peut-être que dans la stratégie que nous utilisons quelque chose ne fonctionne pas et qu’il faudrait en changer radicalement. Il semble pourtant que dans notre détermination, nous essayons de nombreuses stratégies. Nous essayons de mettre en place à peu près toutes celles que nous pouvons imaginer. Que ce soit au moyen de l’argent, l’amitié, la famille, la profession, nous essayons de nombreuses manières d’obtenir la joie, le bonheur sans vraiment y arriver. Peut-être faudrait-il une stratégie complètement différente ? Une stratégie que nous n’arrivons pas à imaginer car toutes celles que nous arrivons à imaginer nous les avons déjà essayées. Il y a une anecdote pour ce changement de stratégie que je veux vous raconter. C’est lors d’une guerre en Autriche. Les personnes résidant dans un château fort, assiégé depuis des mois, n’avaient plus de nourriture. Ils n’avaient aucun moyen de sortir du château assiégé, entourés qu’ils étaient par les troupes ennemies. A ce moment-là, le chef de la forteresse du château a essayé de trouver une stratégie, une solution. Toutes les possibilités logiques qu’on pouvait essayer d’imaginer ne fonctionnaient pas. Sortir en force était absurde, voulait dire se faire tuer par l’ennemi. Rester était aussi absurde puisqu’il n’y avait presque plus de nourriture. Il semble que cette situation était sans issue. Il fallait trouver une solution différente, radicalement différente. Le chef de cette forteresse a trouvé une stratégie complètement différente de celle qu’on pourrait imaginer. Il restait encore une vache dans la forteresse et un peu de blé. Il a demandé au cuisinier d’abattre la vache et il a fait remplir son ventre avec toute la farine qu’il restait et il a lancé la vache par-dessus les murailles. Quand les ennemis ont reçu cette vache pleine de blé, ils se sont dit que les assiégés devaient avoir encore beaucoup de nourriture pour se permettre un tel gaspillage. Face à cela, ils furent totalement découragés, ils levèrent le siège et partirent. Une stratégie complètement différente, qui sortait du cadre limité de tout ce qu’on pouvait imaginer logiquement : mettre les échelles pour sortir la nuit du château fort n’était pas pensable, essayer d’obtenir de la nourriture était impossible, donc il a imaginé une stratégie déroutante, inimaginable.
Quelle pourrait être la stratégie qu’il nous faudrait utiliser, aussi déroutante, aussi inimaginable pour que nous ayons un petit peu plus de succès dans notre quête de bonheur et de sérénité. A quoi va correspondre pour nous le fait de tuer la vache, de la remplir de blé et de la lancer par-dessus les murailles.
Comment trouver cette stratégie ?

Il y a eu différentes révolutions dans notre vision du monde au cours des âges, qui ont coûté énormément à l’orgueil de l’être humain. Je voudrais parler d’une première révolution qui est celle de Copernic lorsqu’il a dit que ça n’était pas la terre qui était au milieu de l’univers mais que c’était le soleil qui était au milieu de l’univers. Suite à cette importante révolution, l’homme a du accepter cette position excentrique, de ne plus occuper le centre du monde, de l’univers, de n’être qu’un habitant d’une toute petite planète parmi tellement d’autres planètes qui tournaient dans cet univers. Ceci était difficile à accepter et certains des élèves de Copernic ont même été emprisonnés pour prôner de telles vérités. Donc une révolution qui a mis en mauvaise posture ou qui a défié l’orgueil de l’être humain qui pensait qu’il était au centre de l’univers.

Il y a eu une deuxième révolution avec Darwin, lorsqu’il est venu avec une théorie aussi bizarre, en disant que nous n’avons pas été créés de toute pièce merveilleusement, parfaitement par Dieu mais que nous étions un chaînon dans une chaîne d’évolution. Qu’il y avait dans cette chaîne des petits animaux assez bizarres et que, de développement en développement, finalement, nous arrivions à cet être humain, que nous sommes aujourd’hui ; avec pas mal d’essais et d’échecs et aussi de hasards. A nouveau l’orgueil de l’être humain a été mis en pièce puisqu’il y avait cette idée que nous étions créés parfaitement, merveilleusement par un Dieu qui aurait choisi finalement d’appeler à l’existence cet être humain. Evidemment Darwin a aussi eu des problèmes. Les gens qui lisaient les textes de la bible, notamment de manière très limitée ne pouvaient accepter tout d’un coup que l’on remettre en cause la création de l’être humain par Dieu, d’une seule pièce, parfaite. Accepter d’être seulement un animal un peu particulier parmi d’autres animaux a aussi beaucoup coûté à l’orgueil humain.

Troisième révolution dans la vision de l’être humain menée par Freud qui est venu nous dire que dans le fond, nous n’étions pas vraiment maître dans notre propre maison. Quand nous décidons, quand nous choisissons quelque chose, en fait, nous ne savons pas vraiment pourquoi nous choisissons. En fait, ceci est mu par des motifs inconscients et alors que nous croyons nous connaître, choisir en tout état de cause, nous sommes finalement déterminés par beaucoup d’éléments qui sont liés à notre histoire, à notre naissance. En définitive, nous ne nous connaissons pas et ce qui principalement nous fait agir sont des motifs inconscients. On imagine aussi que Freud a eu pas mal de problèmes avec des gens qui ne pouvaient pas accepter cette vision de l’être humain comme étant en grande partie inconscient, mu par des motifs inconscients.

Donc 3 révolutions, qui chaque fois, ont demandé à l’être humain de se remettre en question, qui lui ont coûté un certain orgueil, accepter de ne pas être au centre de l’univers, accepter de ne pas être complètement différent des animaux et aussi accepter que finalement il se connaissait très mal et que lorsqu’il choisissait et bien il ne choisissait pas réellement en connaissance de cause.

Mais, aucun de ces révolutionnaires n’a prétendu, à aucun moment donné, qu’il allait au moyen de sa révolution amener le bonheur. Aucun de ces révolutionnaires n’a prétendu qu’il améliorerait notre taux de réussite dans notre quête du bonheur et que de 7% nous pourrions passer à un taux un peu plus élevé. Ces réflexions scientifiques n’ont pas prétendu résoudre le problème du bonheur humain. Donc, malgré l’intérêt de ces révolutions, malgré leur richesse, ce ne sont pas elles qui vont nous aider à résoudre le problème du manque de bonheur, du manque de sérénité de l’être humain.

Si nous regardons la vision que nous avons du monde intérieurement, socialement, finalement nous plaçons au centre de l’univers, non pas la terre ni le soleil, mais un être qui est moi, qui se place au centre et qui est entouré par tous les autres êtres qui sont autrui. Il y a pour chacun d’entre nous un être qui est plus important, qui est au centre, qui est moi et autour, il y a tous les êtres qui sont autrui, et on les organise dans différentes catégories, selon ce qu’ils impliquent ou selon les conséquences qu’ils ont pour la personne qui est au centre : toutes les personnes qui semblent apporter un petit peu de bonheur, de plaisir à ce moi qui est au centre, on les met dans une catégorie qui est " amie ", tous les autres qui semblent apporter des inconvénients, de la souffrance, on les met dans une autre catégorie qu’on appelle " ennemie " et le plus grand nombre qui n’ont aucune incidence, on les laisse dans un " no man’s land ", dans une vision neutre de gens qui sont mal déterminés. Nous avons chacun cette vision du monde où nous nous plaçons au centre, entourés par tous les autres, des millions d’autres personnes qui sont autrui et ceci sans la moindre difficulté bien que ceci soit complètement absurde puisque si je devais affirmer quelque chose de scientifique et que tous les êtres sur cette planète avaient un avis contraire, il semblerait plutôt judicieux de me rallier à l’avis de tous et de me dire que si finalement, ils ont tous un avis différent, c’est peut-être qu’il y a certaines raisons. Hors, je suis le seul à me considérer comme moi, tous les êtres sur cette planète me considèrent comme autrui mais je persiste et persévère à croire que je suis moi et ceci vaut pour chacun d’entre nous. Il y a quelque chose d’étonnant à se considérer comme moi, c’est à dire un être spécial, au centre et de considérer tous les autres comme autrui.

Cette notion de moi et d’autrui à laquelle nous attachons tellement d’importance va mobiliser toute notre énergie. Tous les efforts que nous faisons vont être concernés par cette notion de moi que nous avons placé à un endroit particulier et qui détermine la valeur de toutes nos expériences, actions et ce qui se passe sur cette planète. S’il se passe quelque chose dans cet univers qui semble être pour le bénéfice de cette personne que nous avons placé au centre que nous appelons moi, à ce moment là, cette chose à une importance ; s’il se passe quelque chose d’autre qui n’a aucune incidence, nous l’ignorons. Notre vision du monde est complètement centrée dans cette perspective d’un être qui est au centre, c’est moi et tous les autres qui sont autrui. Mais Aryadéva dit : " ce moi qui pour moi est perçu comme moi,
il est non moi pour toi
et ce moi qui est moi pour toi,
il est non moi pour moi ".

Qu’est-ce que la réalité de ce moi ? La notion de moi et d’autrui est une notion toute relative comme la notion d’ici et là-bas. Est-ce qu’il y a un endroit dont on peut dire qu’il est réellement ici ? Quand vous entrez dans la salle, vous vous dites : il y a un endroit qui est ici, ça se trouve ici et tout le reste est là-bas. Est-ce que la notion d’ici est quelque chose qu’on peut déterminer par rapport à un là-bas ? Il n’y a rien sur cette terre, aucun endroit dont on pourrait dire : on va se rendre à ici, où on se donnerait rendez-vous à ici, tout en sachant où nous allons. De même que, si nous disions : "rendez-vous là-bas à 16h ", il y a peu de chance pour que nous nous rencontrions, vu que là-bas est un terme multiple. Donc, ici et là, ici et là-bas sont des termes complètement interdépendants, qui n’ont aucune valeur intrinsèquement. Il n’y a aucune qualité particulière à ici si ce n’est qu’ici prend son sens par rapport à un là et un là-bas. De la même manière les notions de moi et d’autrui n’ont aucune caractéristique en elles-mêmes si ce n’est qu’elles sont interdépendantes. Donc, je crois qu’il y a ici en moi quelque chose de spécial qui n’est pas en autrui et qui justifie mon attachement. Je crois qu’il y a quelque chose de spécial qui se trouve ici et nulle part ailleurs, qui fait que je peux dire moi, avec certitude et que je peux dire toi, vous, en ce qui concerne les autres, comme des êtres qui n’ont pas cette caractéristique de moi puisqu’elle est seulement en moi. Cette vision du monde que nous avons actuellement, c’est la vision d’un moi au centre, qui est exactement où vous vous trouvez vous-même, et d’autrui qui se trouve à la périphérie. Tant que nous serons limités par cette vision, il nous sera difficile d’avoir un meilleur taux de réussite dans la requête du bonheur que les 5 ou 7 % que j’ai mentionnés précédemment. Cette vision tellement biaisée, n’a rien à voir avec la réalité car lorsque nous essayons, par rapport à elle, de développer une attitude qui vise à créer plus de bonheur, cela va échouer car la vision de la situation est complètement erronée.

Shantideva dit " A l’origine de toute souffrance je ne connais qu’une seule cause, c’est l’attachement au moi. De la même manière qu’on fait cesser la douleur en retirant la main de la flamme, on ne fait cesser la souffrance qu’en se retirant du moi. Que celui ou celle qui veut rapidement protéger soi-même et autrui, doit pratiquer le mystère suprême, qui est le fait d’échanger soi et autrui et celui qui veut rapidement protéger soi-même et autrui doit pratiquer le suprême mystère qui est échanger soi et autrui ".

Nous avons maintenant à faire à un révolutionnaire qui manifestement dit : " Ma révolution vous aide à être plus efficace dans la quête du bonheur ". Les autres n’ont pas prétendu ceci, Shantideva, lui, le prétend. Il dit : " si on pratique le suprême mystère, l’échange de soi et d’autrui, alors c’est la manière la plus rapide, la plus efficace de protéger soi-même et autrui ". Dans cette stratégie, dans cette vision du monde, d’un moi qui est au centre et d’un autrui qui est à la périphérie, Shantideva nous dit : " c’est très simple, mettez autrui au milieu et moi autour ". Voilà pour lui la stratégie. Voilà pour lui, le fait de tuer la vache et de la remplir de blé. Il dit que cette stratégie, cette vision du monde va amener le bonheur de soi et d’autrui. On peut imaginer quels défits pour l’être humain ont été les visions de Copernic pour accepter cette position un peu excentrée de la terre, on peut imaginer ce qu’il a fallut comme humilité pour accepter Darwin et son évolution des espèces, Freud et l’inconscient… Peut-on imaginer ce qu’il faut comme humilité pour accepter Shantideva qui dit : " Au milieu ça ne sera pas moi mais autrui "… Qu’on ne va plus se considérer comme moi mais se considérer comme autrui et qu’à ce titre uniquement, nous pourrons développer le bonheur pour soi-même et pour autrui. Il y a là, dans l’enseignement de Shantideva, quelque chose d’assez extraordinaire, de complètement inhabituel et de certainement pas facile à comprendre : Que veut-il dire par " échanger de position entre moi et autrui " ? " Avoir un autrui au centre et moi à la périphérie " ?

Je vais lier ceci à la pratique de la compassion. La compassion est l’attitude, le désir, le souhait que soi-même et autrui soyons libres de toute souffrance. C’est une attitude que nous avons à l’intérieur de nous-même naturellement. Il ne s’agit pas de créer de toute pièce une compassion qui n’existerait pas à l’intérieur de nous-même. Ce qui fait obstacle au surgissement de la compassion dans notre vie quotidienne, ce sont nos habitudes qui vont prendre le dessus, prendre le pas sur la compassion. Si, par la force de l’habitude, surgit dans une situation de douleur, la peur, la crainte, l’aversion, la culpabilité, lorsque ces émotions prennent le pas, elles ne laissent plus l’espace à la compassion pour surgir. Il s’agit pour nous d’être attentifs et d’ouvrir cet espace pour que cette compassion puisse surgir spontanément. Il s’agit pour nous d’être attentifs et de ne pas suivre ces habitudes et de tomber dans l’aversion, la peur, la culpabilité, la crainte, toute attitude qui voile la possibilité du surgissement de la compassion, donc le fait de vouloir que soi-même et autrui soient libre de toute souffrance. Cette réflexion ne va pas se limiter aux êtres humains, vous pouvez l’étendre aux animaux. En ce qui concerne la compassion, il faut deux caractéristiques. Il faut un autre si c’est un être humain et il faut de la souffrance car on ne peut pas développer la compassion pour un être qui est heureux. On ne développe pas non plus la compassion pour les vieilles commodes, les vieux livres, les vieilles tables. On développe la compassion pour un être, ici un être humain, un être qui souffre.

Il y a différentes manières d’éviter le développement de la compassion ou différents obstacles qui empêchent la compassion de surgir. Le premier est de ne pas vouloir percevoir la souffrance. De nouveau, vouloir ne pas percevoir la souffrance peut être du à la crainte, à la peur, à l’aversion, à la culpabilité. La manière la plus évidente, c’est de détourner la tête, de regarder ailleurs afin de ne pas voir la souffrance. Imaginons un accident. Une personne est ensanglantée. Pour certains d’entre nous cette situation est si difficile que la première réaction sera de détourner la tête pour ne pas voir cette personne qui saigne et qui souffre. Donc ici, c’est une manière due à l’aversion, à la peur. Détourner la tête, ne pas voir la personne qui souffre empêche la compassion de surgir. Ceci est un exemple flagrant, il y a mille manières de détourner la tête.

Lorsque nous avons à faire avec la souffrance, une autre manière consiste à tourner autour. Une personne vient vous parler de difficultés. Elle vient vous parler par exemple de sa maladie grave, très sérieuse et vous commencez à lui demander le nom de son médecin traitant, l’endroit où elle va… c’est une manière de prétendre ne pas éviter le problème et l’éviter réellement. En parlant autour de la difficulté, en oubliant de dire à la personne : ça doit être très difficile ; ça doit être très douloureux, au lieu de ceci, on pose de multiples questions, tournant autour de la douleur, tournant autour de la difficulté, sans réellement toucher le problème de la douleur.

Un autre problème, une autre attitude pourrait être de nier : ça n’est pas si grave ! Ma cousine, ma tante, ma belle-mère a eu la même maladie et au bout de trois semaines, elle était complètement rétablie. Une manière de placer une sorte de vœux pieux, en disant : mais ça va s’arranger… C’est aussi une manière d’éviter. Peut-être que la situation va s’arranger, mais la question n’est pas là ; la question est que nous avons à faire face à une personne qui est dans la douleur, dans la souffrance, en ce moment. Est-ce qu’on peut rester avec cette situation et être ouvert à cette situation ? Si on ne peut pas et qu’on l’évite en parlant, en souhaitant que les choses s’améliorent, la compassion ne peut pas surgir. J’ai donné un cours en Israël il n’y a pas longtemps. J’étais en train de boire un café sur la plage quand une mère et son petit garçon de 2 ans sont passés par-là. Le petit garçon est tombé et s’est mis à pleurer. La mère lui a dit alors quelque chose en hébreux et aussitôt un homme, qui était assis devant moi avec 2 petits garçons, s’est retourné et il lui a répondu de manière assez ferme. Ne parlant pas hébreux, j’ai demandé à mes amis : " mais que se passe-t-il ? " En fait, après que le petit garçon soit tombé et qu’il se soit mis à pleurer, sa mère lui a dit " mais ça n’est rien, ça n’est rien ". Alors l’homme qui était là a dit : " mais ça n’est pas rien parce que le petit garçon est en train de pleurer, il a mal, ça n’est pas rien ". Ça m’a amusé parce que c’est exactement ça. La mère était en train de nier et le type devant moi qui disait " il ne faut pas nier la douleur, il pleure, c’est quelque chose !" Ça m’a amusé que cet homme intervienne pour protéger le petit garçon, en disant "on ne peut pas dire que c’est rien. S’il pleure, c’est que pour lui, ça a une certaine importance ! "

Ce comportement on peut le voir partout. Cette manière de nier la douleur d’un enfant comme si on ne pouvait pas simplement être là, avec la tristesse de l’enfant. Même si c’est pas très grave, il n’empêche que dans ce moment là, pour l’enfant, c’est quelque chose d’important. Donc, plutôt que nier ceci, au contraire, le prendre dans ses bras et lui dire : " je comprends, ça fait mal ". Donc, d’accueillir cette difficulté et non pas de la nier. Tant que nous sommes liés à ces attitudes d’évitement par aversion, par crainte, par habitude, la compassion ne peut pas surgir. Ceci nous empêche toute possibilité d’être ouvert et de laisser la compassion surgir. Je crois que l’évitement de la douleur et de la souffrance est assez clair, que c’est assez facile à reconnaître. L’autre aspect est beaucoup plus subtil.

Pour que la compassion puisse se développer, il faut un être qui souffre. On peut éviter la souffrance, mais on peut aussi, (c’est ce qu’on fait le plus souvent) éviter de voir l’autre personne. Lorsqu’on ne reconnaît pas l’humanité d’une autre personne, la compassion ne peut pas surgir. Et de quelle manière est-ce qu’on évite de reconnaître l’humanité d’une autre personne ? En la transformant en une chose, en un objet. Vous allez me dire : " mais, on ne transforme jamais les gens en choses ! Il existe une manière subtile de nous couper de ce lien humain, qui nous relie à l’autre personne, c’est de mettre les gens dans des catégories. Un drogué par exemple. " Drogué ", comme si tout d’un coup, il était à l’extérieur, il faisait partie d’une classe particulière qui est " droguée ". Un étranger, un sans abri, un criminel quelles que soient les catégories qu’on utilise, c’est une manière de se couper. Quand c’est " un drogué ", c’est quelqu’un de différent de moi-même. Lorsqu’on dit " un drogué " par exemple, on a coupé cette possibilité de sentir que c’est un être exactement, parfaitement comme je suis moi-même. Je ne suis pas un drogué, donc il y a quelque chose de différent. On a mis la différence en avant, mais cette différence coupe toute possibilité de lien réel. Pendant longtemps j’ai cherché à trouver un enrichissement au texte de Shantideva. Je l’ai trouvé chez Simone Weil qui a une réflexion extrêmement pertinente, notamment sur la manière dont nous réduisons les autres êtres qui souffrent, à l’état de chose. Elle décrit non pas la manière dont nous les réduirions à l’état de chose mais la manière dont le malheur réduit la personne qu’elle touche à l’état de chose. Elle dit : " Le malheur est essentiellement destruction de la personnalité, passage dans l’anonymat.

Le malheur est avant tout anonyme. Il prive ceux qu’il prend, de leur personnalité ". Donc, ici, elle se place du point de vue suivant : quand une personne est réellement touchée par le malheur, cette personne va perdre sa propre dignité face à elle-même. C’est un phénomène qu’on remarque très clairement. On voit que des personnes touchées par le malheur, quand elles perdent leur dignité, ont de la peine à s’occuper d’elles-mêmes, à se laver, à prendre soin d’elles-mêmes parce qu’elles ont perdu cette dignité à leurs propres yeux et donc ne prennent plus soin d’elles-mêmes. Elle analyse ceci de manière extrêmement pertinente, pour montrer combien le malheur quand il est profond, va transformer celui ou celle qu’il touche en complice, complice de son propre malheur. Comme si, se réduire à l’état de chose pour une personne qui souffre était une manière de s’anesthésier, afin de ne pas subir pleinement la douleur et la déchéance de cette situation. Elle marque bien que lorsqu’on veut aider une personne qui est touchée à ce point par le malheur, il ne s’agira jamais de donner quelque chose de matériel, il ne s’agira jamais d’aider cette personne physiquement ; la chose essentielle est de restaurer dans l’autre personne ce sens de dignité humaine. C’est ceci la véritable pratique de la compassion et non pas l’objet qui est donné, non pas l’aide qui est apportée. Elle dit que si on aide physiquement, matériellement, sans restaurer cette dignité, on a l’impression que la personne fait obstacle à l’aide qu’on lui apporte, comme si elle ne participait pas vraiment à l’aide qu’on veut lui donner. Lorsqu’on n’a pas restauré la dignité de l’autre personne, il lui est difficile d’estimer qu’elle mérite l’aide qu’elle reçoit n’ayant plus de dignité par rapport à elle-même. Simone Weil dit " la compassion est une chose extrêmement rare, plus rare que marcher sur les eaux, et quand elle surgit réellement, la compassion est un miracle plus merveilleux que de marcher sur les eaux " Reconnaître dans la personne qui souffre, un être humain pareil à moi-même, ceci suffit, le reste tout naturellement suivra.

Pour développer la compassion, il faut briser ce que j’ai décrit comme étant mis en place quand on a réduit les autres à une catégorie (se dissocier d’eux-mêmes, en tant que drogué, sans abris, criminel, étranger ou autre, quel que soit le terme qu’on va utiliser) pour se couper. Lorsqu’on établit un rapport avec cette autre personne comme un être humain, à ce moment-là, la pratique de la compassion va être établie et l’action qui va suivre sera une action parfaitement naturelle et spontanée. Donc, il y a dans le fait de réduire l’autre qu’il se sente réduit à l’état de chose par le malheur. Je crois qu’il est important de bien comprendre ce qui se passe car la personne qui est touchée par le malheur participe aussi au fait qu’elle se réduise à l’état de chose. Il y avait dans " Le monde " il y a quelques années, un article sur l’exclusion. Il disait que c’est nous, les gens non exclus, qui excluons les autres. Je crois qu’il manquait cette dimension dont parle Simone Weil et qui est très importante. Il ne s’agit pas de développer la culpabilité par rapport aux gens qui sont exclus mais de comprendre le processus pour pouvoir rétablir ce lien avec les autres, sans que l’un ou l’autre se sente coupable. Donc, le fait de réduire l’autre à l’état de chose est quelque chose que, peut-être, les allemands, les nazis avaient bien saisi, pendant la guerre. Il semble que cette violence et cette haine qu’ils ont développées par rapport au peuple juif, étaient dans un mouvement dans lequel ils ont essayé d’avilir et de réduire un peuple au moyen de catégories, au moyen de slogans. Cette manière de les couper, de les réduire à l’état de chose à permis à cette violence et à cette haine de surgir. Dans leur propagande, dans la mise en place de cette haine et cette violence, il y a eu cette compréhension instinctive qu’il fallait réduire l’autre à l’état de chose pour qu’à ce moment là, la porte soit grande ouverte pour tout acte de violence, puisqu’ils n’avaient plus à faire à des êtres humains de plein droit. Ce qui m’étonne dans ce processus, c’est évidemment la violence des uns, qui est incompréhensible, mais c’est aussi la réaction passive de toutes les populations qui ont vu ceci.

Comment est-ce qu’on peut comprendre, que tant de gens ont perçu ceci sans réagir ? Je me pose souvent la question : Qu’est-ce que j’aurais fait, moi ? Sans beaucoup d’illusions d’ailleurs sur le fait que je me serais comporté beaucoup mieux que tous les gens qui ont feint d’ignorer cette situation. Les gens qui, passivement, ont vu cette souffrance se sont certainement laissés prendre par cette "chosification " des autres et se sont sentis complètement non-concernés, à l’extérieur de ceci, empêchant tout mouvement de compassion de surgir. Donc, je crois que chaque fois qu’on se laisse aller dans ce mouvement qui consiste à ne plus reconnaître dans l’autre, un être humain parfaitement comme moi-même, dès que nous tombons dans cette attitude qui réduit l’autre à l’état de chose, nous sommes dans un mouvement qui se rend complice de la violence qui est faite aux gens exclus par notre société. Donc si je me pose cette question : Qu’est-ce que j’aurais fait dans cette situation ? La réponse est facile à donner pour moi. Il suffit de voir ce que je fais maintenant quand je vois les sans-abris. Est-ce que je les ignore ? Est-ce que j’ai la flemme d’ouvrir mon porte-monnaie pour trouver quelque chose ? La réponse pour moi est là, évidente. Pas besoin de me plonger dans un passé hypothétique. Chaque fois que je passe devant un sans-abri, devant une personne qui est dans le besoin et que je ne m’arrête pas pour reconnaître pleinement un être humain, je suis complice de cette violence qui est, par la force de la société, sans considération pour les plus faibles et les démunis. Il ne s’agit pas de ce qu’on donne ou pas. Il s’agit de ce rapport humain qu’on peut rétablir, de briser cet écran que crée l’exclusion. Je ne dis pas que c’est toujours nous qui créons cet écran, car la personne l’a peut être aussi créé pour se protéger. Lorsqu’on peut traverser cet écran, il se passe toujours quelque chose de magique ou de miraculeux, comme disait Simone Weil. Et ma petite expérience de ceci m’amène des réflexions extraordinaires. Ce mouvement est toujours à deux voies. Lorsque je reconnais l’autre comme un être humain, lorsque l’écran est brisé, il me reconnaît exactement de la même manière et je suis autant nourri par le regard de l’autre que ce que je lui apporte par mon propre regard. Dans la vie quotidienne, les gens les plus réels que je peux rencontrer, les plus touchants, sont toujours ces gens démunis quand j’arrive à briser cet écran qui les range en catégorie ou en classe.

Voici deux anecdotes pour décrire un petit peu ceci et que j’ai eues dans le récit de jeunes qui ont fait le tour du monde. Ils décrivent leur visite dans une école au Bengladesh où des instituteurs avaient monté des écoles dans la rue pour s’occuper d’enfants démunis dont personne ne s’occupait. Ils avaient simplement à l’aide de quelques toiles formé des petites surfaces et ainsi fait une école où ils enseignaient à ces enfants qui étaient extrêmement disciplinés car pour eux c’était extraordinaire de pouvoir aller à l’école. Lorsque ces jeunes se sont rendus dans cette école pour voir ce qui se passait, à la fin, les enfants ont crié " pen, pen, pen ! " ce qui évidemment veut dire stylos, crayons (on rencontre beaucoup ça en Asie) et ces jeunes ont demandé aux instituteurs "est-ce qu’ils veulent des crayons ? " Il a répondu : "non, ce qu’ils veulent c’est que vous écriviez leurs noms en anglais sur une petite feuille de papier ". Alors, ils se sont mis à écrire en anglais le nom de chaque petit écolier ou écolière et les leur ont donné. Les enfant étaient tellement contents parce qu’ils étaient devenus quelqu’un, ils avaient un nom, écrit en anglais sur une feuille de papier. Imaginez ce que c’est pour un gosse des rues du Bengladesh d’avoir son nom écrit en anglais ! C’était, tout d’un coup, devenir quelqu’un. Donc, il y avait dans ce mouvement, la reconnaissance de quelqu’un à part entière, et c’est ce qu’ils demandaient avec beaucoup de subtilité, beaucoup de perception. Ce qui leur manquait, c’est le fait d’être reconnus.

Dans l’autre anecdote, un des jeunes raconte que lorsqu’ils sont partis de ce quartier, une petite fille a sauté sur leur rickshaw pour leur vendre des bonbons. Ce jeune homme n’avait aucune intention d’en acheter et au bout d’un moment, il s’est rendu compte que ce qui était en jeu ici n’était pas le fait d’acheter des bonbons ou pas, c’est que cette petite fille, finalement, demandait de l’attention. Alors, il s’est mis à jouer avec elle en la reconnaissant comme vraiment quelqu’un à part entière. Au bout d’un moment, la petite fille a sauté hors du rickshaw, a pris une poignée de bonbons et les a jetés sur les genoux du jeune homme, donc sans paiement… Elle avait reçu ce qu’elle demandait, c’est à dire, la reconnaissance en tant qu’être humain à part entière. Joyeuse, elle a pu alors, à ce moment là, donner quelque chose. Donc, ceci est la partie la plus importante de la pratique de la compassion : arriver à établir ce lien avec l’autre personne, surtout dans une situation difficile. Lorsque ce lien est établi, à ce moment là, spontanément, il se passe quelque chose qui est de l’ordre de la compassion. Dans la tradition bouddhique, on donne quelques indications pour briser cette barrière qui sépare le moi, d’autrui qui souffre. Très souvent, dans la pratique de Metta, on peut être invité à reconnaître dans les autres personnes, son propre enfant, c’est une manière d’essayer d’établir le lien. D’autres textes nous demandent de voir les autres personnes comme nos amis ou notre propre mère. On se rend bien compte que tous ces artifices techniques sont là pour essayer de rétablir le lien où il a pu être brisé, pour que surgisse soit l’amour, soit la compassion. Mais Shantideva, lui va plus loin. Il dit : " il faut reconnaître dans l’autre moi ; voir dans l’autre un moi et voir en soi-même autrui ".

Donc, il y a là un renversement de cette position de moi et d’autrui, qui pour shantideva est le suprême mystère. Je ne veux pas aborder techniquement tous les aspects de cette pratique et de cet échange mais vous donner quelques réflexions et vous inviter à les pratiquer pour que ce renversement puisse se faire de la position de moi à autrui. Il est évident que rien ne va changer en ce qui concerne mes qualités, mes caractéristiques, ni celles d’autrui, de même que si j’appelle un endroit ici et un autre là-bas et que je me déplace, rien n’a changé dans les lieux mêmes, seulement la position, la manière de voir. Pour être un petit peu introduit à cette pratique, le premier élément est de développer le sens d’autrui par rapport à soi, de ne plus croire que la seule possibilité de se percevoir c’est avec le sens de moi mais de se percevoir avec le sens d’autrui et déjà, peut-être, de découvrir combien ceci apporte de légèreté, combien le fait de se saisir avec le sens de moi est lourd, exigeant (rien de plus exigeant que le moi) et lorsqu’on change d’attitude et qu’on commence à développer ce sens d’autrui en ce qui nous concerne, on peut commencer à sentir la légèreté et les conséquences de ceci. Imaginez que vous entrez dans un café, dans un restaurant. Vous êtes reçus par un garçon et vous allez vous asseoir à une table. Ce garçon ainsi que les gens du restaurant ne se disent pas " tiens, voilà moi qui entre ", ils disent " voilà un autre, une autre personne." Et pourtant, nous continuons à nous percevoir en nous disant : "j’entre" comme si quelque chose de très important était en train de se passer parce que "j’entre" Si nous renversons ce regard, nous commençons à réaliser que, quand j’entre dans un endroit, c’est une autre personne qui entre pour les gens du restaurant. Commencez à sentir cette manière qu’ont tous les autres, qui sont la majorité, de me percevoir en chaque situation comme simplement étant autrui. Faites-le dans la vie quotidienne, pas besoin d’être en profonde méditation, il n’y a pas besoin d’être assis dans une position particulière pour s’habituer à sentir cette dimension d’autrui qu’il y a en nous-même. Combien le fait de quitter cette position forte du sens de moi en l’échangeant avec cette position, cette notion d’autrui, amène de la légèreté, une plus grande aisance, et moins de demande et d’exigence. Je ne vais pas passer à la deuxième étape : comment développer le sens de moi en ce qui concerne autrui ? qui demanderait un peu plus d’explications. Je crois que, déjà, cet aspect de la pratique est extrêmement riche. Quand j’ai parlé ce matin de la notion de " mort " par exemple, la façon d’utiliser cette notion " d’autrui " éclaire la mort d’une manière très particulière. Si j’étais malade et que je devais réfléchir à ma propre mort, (avec toute l’importance que j’attache à la disparition de ce moi), et que je me dis, "c’est simplement un être, un autrui qui va disparaître. Il y en a encore tellement d’autres qui restent sur cette planète, quelle importance ça peut avoir qu’un être disparaisse." Donc, il y a dans le fait de considérer sa propre mort une importance démesurée. Shantideva disait : " à l’origine de toute souffrance, je ne connais qu’une seule cause c’est l’attachement à soi-même ", dans le cas de la mort, on le remarque très précisément. Si on arrive à élargir cette perspective et à considérer sa propre mort comme la mort d’une personne et pas la mort de tout le genre humain, à ce moment là, il y a une bien plus grande légèreté. " Pourquoi donner autant d’importance à la disparition d’une seule personne. Peut-être que ce jour-là, beaucoup d’autres personnes sont nées pour me remplacer." Il faut changer de perspective afin de ne pas être constamment et uniquement préoccupé ou complètement enfermé dans cette situation où seul le moi a une importance et où tous les autres n’ont d’importance que par rapport à ce moi.


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Buddhaline

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