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Communauté globale et nécessité de la responsabilité universelle

Homme de paix, le Dalaï-Lama explique pourquoi la responsabilité universelle est plus que jamais nécessaire à la survie de la communauté humaine. Une manière d’envisager l’avenir à la lumière d’une certaine sagesse.

Par Sa Sainteté le Dalaï Lama

Sommaire :

La communauté globale

La famille humaine

Le remède : l’altruisme

La responsabilité universelle

Non-violence et ordre international

La réalité de la guerre

Désarmer pour la paix du monde

Zone de paix

En guise de conclusion

La communauté globale

Alors que le XXe siècle touche à sa fin, nous constatons que le monde a rapetissé. Sa population est presque devenue une seule communauté. Des alliances politiques et militaires ont créé des groupes multinationaux, l’industrie et le commerce international ont engendré une économie globale. Les communications planétaires ont éliminé les vieilles barrières de distance, de langue et de race. Nous sommes aussi poussés à serrer les coudes par les graves problèmes que nous affrontons : la surpopulation, l’épuisement des ressources naturelles et la crise de l’environnement qui menace l’air, l’eau et les arbres, en même temps qu’un grand nombre de belles formes de vie qui sont le fondement même de l’existence de cette petite planète que nous partageons.

Je crois que pour relever les défis de notre temps, les êtres humains auront à développer un sens accru de responsabilité universelle. Chacun de nous doit apprendre à travailler non pas uniquement pour lui ou pour elle, sa famille ou son pays, mais au bénéfice de toute l’humanité. La responsabilité universelle est la clef véritable de la survie humaine. C’est le meilleur fondement de la paix mondiale, de l’utilisation équitable des ressources naturelles et, dans le souci des générations à venir, du soin approprié à prendre de l’environnement.

Depuis un certain temps, j’ai réfléchi à la façon d’accroître notre sens de responsabilité mutuelle, ainsi que de la motivation altruiste dont il dérive. J’aimerais partager en quelques mots ces pensées avec vous.

La famille humaine

Que cela nous plaise ou non, nous sommes tous nés sur cette terre comme membres d’une même grande famille. Riche ou pauvre, éduqué ou non, appartenant à une nation, religion et idéologie ou l’autre, finalement chacun d’entre nous n’est qu’un être humain pareil à un autre. Tous nous voulons le bonheur, et pas la souffrance. Plus encore, chacun d’entre nous a les mêmes droits de poursuivre ces buts.

Le monde d’aujourd’hui requiert que nous acceptions l’unicité de l’humanité. Dans le passé, des communautés isolées pouvaient se permettre de penser qu’elles étaient chacune fondamentalement différentes et qu’elles pouvaient même exister dans l’isolement total. Aujourd’hui cependant, des événements survenant dans un coin du monde finissent par affecter toute la planète. Si bien qu’il nous faut d’emblée traiter le moindre problème majeur local en termes globaux. Nous ne pouvons plus évoquer les barrières nationales, raciales ou idéologiques qui nous séparent sans répercussions destructrices. Dans ce contexte de nouvelle interdépendance, prendre en compte les intérêts des autres est à l’évidence la meilleure manière de servir nos propres intérêts.

J’y vois une source d’espoir. La nécessité de coopérer ne peut que renforcer l’humanité, car cela nous aide à reconnaître que le fondement le plus sûr du nouvel ordre mondial n’est pas simplement constitué par des alliances politiques et économiques élargies, mais réside bien davantage dans une authentique pratique individuelle de l’amour et de la compassion. Pour un avenir meilleur, plus heureux, plus stable et plus civilisé, chacun de nous doit développer un réel sentiment sincère de fraternité et de sororité.

Le remède : l’altruisme

Au Tibet, nous disons que nombre de maux peuvent être guéris par le remède unique de l’amour et de la compassion. Ces qualités sont la source ultime du bonheur humain, et nous en ressentons le besoin au plus profond de notre être. Malheureusement, l’amour et la compassion ont été trop longtemps exclus de secteurs trop nombreux des relations sociales. D’ordinaire confinée à la famille et au foyer, leur pratique dans la vie publique est tenue pour impraticable, sinon naïve. C’est tragique. Pour moi, la pratique de la compassion n’est pas du tout le symptôme d’un idéalisme irréaliste, c’est la manière la plus efficace de veiller aux meilleurs intérêts des autres et de soi-même. Plus nous dépendons des autres – que ce soit en tant que nation, groupe ou individu, plus nous avons intérêt à assurer leur bien-être.

Pratiquer l’altruisme est la source véritable du compromis et de la coopération ; admettre simplement notre besoin d’harmonie ne suffit pas. Un esprit axé sur la compassion est comme un réservoir débordant, une source constante d’énergie, de détermination et de bienveillance. C’est comme une semence ; cultivé, cet esprit donne naissance à nombre d’autres bonnes qualités, telles l’indulgence, la tolérance, la force intérieure et la confiance qui permet de surmonter la peur et l’insécurité. L’esprit de compassion est comme un élixir capable de métamorphoser des situations mauvaises en bénéfiques. Voilà pourquoi l’on ne devrait pas limiter l’amour et la compassion à la famille et aux amis. La compassion n’est pas non plus l’apanage exclusif du clergé, ou de l’assistance sociale et médicale. C’est l’affaire de tout un chacun dans la communauté humaine.

Qu’un conflit soit politique, religieux ou d’affaires, l’approche altruiste est souvent le seul moyen de le résoudre. Parfois, les concepts mêmes que nous utilisons pour une médiation dans une dispute sont eux-mêmes la cause du problème. Dans ces conditions, quand une solution semble impossible, les deux parties devraient se souvenir de la nature humaine fondamentale qui les unit. Cela permettra de sortir de l’impasse et, à terme, chacun peut plus aisément atteindre à son but. Même si ni l’un ni l’autre n’est pleinement satisfait, si chacun fait des concessions, en dernier ressort, le danger de conflit ultérieur est évité. Nous savons tous que cette manière de faire est le moyen le plus efficace de résoudre les problèmes, alors pourquoi ne pas l’utiliser plus souvent ?

Quand je réfléchis au manque de coopération dans la société humaine, je ne puis qu’en conclure qu’il découle de l’ignorance de notre nature interdépendante. Souvent je suis frappé par l’exemple d’insectes comme les abeilles. La loi de la nature leur dicte d’œuvrer ensemble pour survivre. En conséquence, elles possèdent un sens instinctif de la responsabilité sociale. Elles n’ont ni constitution, ni lois, ni police, ni religion ou éducation morale, mais de par leur nature, elles travaillent loyalement ensemble. Elles peuvent se battre à l’occasion, mais en général, toute la colonie survit grâce à la coopération. Par ailleurs, les êtres humains ont des constitutions, des systèmes étendus de lois et des forces de police. Nous avons la religion, une intelligence remarquable et un cœur d’une formidable capacité d’amour. Et en dépit de nos nombreuses qualités extraordinaires, dans la pratique, nous sommes en dessous de ces petits insectes ; d’une certaine façon, j’ai l’impression que nous sommes plus pauvres que les abeilles.

Ainsi, des millions de gens vivent ensemble dans les grandes villes de la planète, et pourtant, malgré la proximité, il y en a tant qui sont seuls ! Certains n’ont même pas un seul être humain avec qui partager leurs sentiments les plus profonds et vivent dans un état de perpétuelle agitation. C’est fort triste. Nous ne sommes pas des animaux solitaires qui s’associent uniquement pour s’accoupler. Si nous l’étions, pourquoi bâtirions-nous de grandes cités ? Seulement voilà, tout en étant des animaux sociables voués à vivre ensemble, il nous manque malheureusement ce sens de responsabilité envers nos compagnons humains. A qui la faute – à notre architecture sociale, aux structures familiales et communautaires qui fondent nos sociétés ? A nos facilités extérieures – les machines, la science et la technologie ? Je ne le crois pas.

Je pense qu’en dépit des rapides progrès de la civilisation durant ce siècle, la cause la plus immédiate de notre dilemme actuel est l’accent excessif porté sur le seul développement matériel. Nous sommes tellement obnubilés sans le savoir par cette course que nous avons négligé de répondre aux besoins humains les plus élémentaires d’amour, de bonté, de coopération et de sollicitude. Quand nous ne connaissons pas quelqu’un ou que nous trouvons une raison quelconque de ne pas nous sentir lié à un individu ou à un groupe particulier, tout simplement nous les ignorons. Pourtant, le développement de la société humaine se base entièrement sur l’entraide. Une fois que nous avons perdu l’humanité essentielle qui nous fonde, à quoi bon rechercher uniquement le progrès matériel ?

Pour moi, c’est clair : un authentique sens de responsabilité ne peut résulter que d’un développement de la compassion. Seul un sentiment spontané d’empathie avec les autres peut réellement nous motiver à agir dans leur intérêt. J’ai déjà expliqué ailleurs comment cultiver la compassion. Juste pour mémoire dans ce bref exposé, j’aimerais examiner comment notre situation globale actuelle peut être améliorée en prenant davantage appui sur la responsabilité universelle.

La responsabilité universelle

D’abord, il me faut mentionner que je ne crois ni à la création de mouvements, ni à embrasser des idéologies. Pas plus que je n’apprécie la pratique d’établir une organisation afin de promouvoir telle ou telle idée, ce qui implique qu’un petit groupe est seul responsable de l’accomplissement d’un dessein, alors que tous les autres en sont exempts. Dans les circonstances présentes, nul d’entre nous ne peut se permettre de présumer que quelqu’un d’autre va résoudre nos problèmes. Chacun de nous doit assumer sa propre part de responsabilité universelle. Ainsi, à mesure que s’accroîtra le nombre d’individus concernés et responsables – des dizaines, des centaines, puis des milliers et même des centaines de milliers, l’atmosphère générale s’en trouvera améliorée. Si nous nous décourageons, nous n’atteindrons même pas aux buts les plus simples. Une détermination constante et persévérante nous permettra de parvenir aux objectifs même les plus difficiles.

Adopter une attitude de responsabilité universelle est essentiellement une affaire personnelle. Le test réel de la compassion n’est pas ce que nous disons lors de conversations abstraites, c’est notre manière de nous comporter dans la vie de tous les jours. Néanmoins, certaines options sont fondamentales pour pratiquer l’altruisme.

Bien qu’aucun système de gouvernement ne soit parfait, la démocratie est ce qu’il y a de plus proche de la nature essentielle de l’humanité. Donc, ceux d’entre nous qui en jouissent doivent continuer de lutter pour le droit de tous d’y avoir accès. Plus encore, la démocratie est le seul fondement stable sur lequel ériger une structure politique globale. Pour œuvrer en commun, nous devons respecter le droit de tous les peuples et nations de préserver leurs propres caractères et valeurs distinctives.

Un effort énorme sera requis en particulier pour faire entrer la compassion dans le domaine des échanges internationaux. L’inégalité économique, notamment entre nations développées et en développement, est toujours la source majeure des souffrances sur notre planète. Même si elles y perdent à court terme, les grandes entreprises multinationales doivent mettre fin à l’exploitation des pays pauvres. Pomper les quelques ressources précieuses que possèdent ces nations simplement pour alimenter la consommation des pays développés est désastreux ; si cela continue sans le moindre contrôle, tout le monde finira par en souffrir. Consolider des économies faibles et non diversifiées est une option beaucoup plus sage en vue de promouvoir la stabilité tant politique qu’économique. Aussi idéaliste que cela puisse paraître, l’altruisme, et pas seulement la compétition ou la course à la richesse, devrait être la force motrice dans le domaine des affaires.

De même, nous avons à renouveler nos engagements à l’égard des valeurs humaines dans les sciences. Bien que le but primordial de la science soit d’en savoir toujours davantage sur la réalité, un autre de ses objectifs est d’améliorer la qualité de la vie. Sans motivation altruiste, les scientifiques ne peuvent faire la distinction entre technologies bénéfiques et simples expédients. Les dommages causés à l’environnement autour de nous sont les résultats les plus flagrants de cette confusion. Une motivation adéquate est encore plus impérative dès lors qu’il s’agit de régir l’extraordinaire éventail des nouvelles techniques biologiques par lesquelles nous pouvons désormais manipuler les structures subtiles de la vie elle-même. Sans fonder chacune de nos actions sur une base éthique, nous risquons de porter d’irrémédiables préjudices à la délicate matrice de la vie.

Les religions du monde ne sont pas elles non plus exemptées de cette responsabilité. Le but de la religion n’est pas de bâtir de beaux temples et sanctuaires, mais de cultiver les qualités humaines positives comme la tolérance, la générosité et l’amour. Toutes les religions du monde, quelle que soit leur vision philosophique, sont d’abord et avant tout fondées sur le précepte d’amoindrir notre égoïsme et de servir les autres. Malheureusement, il arrive parfois que la religion elle-même provoque davantage de querelles qu’elle n’en résout. Les adeptes des diverses fois devraient réaliser que chaque tradition religieuse a une valeur intrinsèque considérable et les moyens de dispenser le bien-être tant mental que spirituel. Une seule religion, comme une nourriture unique, ne saurait satisfaire tout le monde. Selon leurs dispositions mentales diverses, certains font leur miel de tels enseignements, d’autres en goûtent de différents. Chaque religion est à même de former des êtres au grand cœur, et malgré leurs philosophies souvent contradictoires, toutes en ont façonnés. Si bien qu’il n’existe aucune raison de s’engager dans une bigoterie religieuse sectaire ni dans l’intolérance, alors qu’il y a toute raison d’apprécier et de respecter les formes les plus diverses de pratique spirituelle.

A l’évidence, c’est dans le domaine des relations internationales qu’il importe surtout de semer les graines de l’altruisme. Au cours des dernières années, le monde a dramatiquement changé. Je pense que nous nous accorderons tous à dire que la fin de la guerre froide et l’effondrement du communisme en Europe de l’Est, ainsi que dans l’ex-Union soviétique, ont ouvert une nouvelle ère de l’histoire. A mesure que nous avançons dans les années 90, il apparaît que l’expérience humaine a bouclé la boucle au cours du XXe siècle. Ce fut aussi la période la plus douloureuse de l’histoire de l’humanité ; une époque où, en raison d’un énorme accroissement de la puissance de destruction des armes, un nombre sans précédent de gens ont souffert et sont morts de violence comme jamais auparavant. Plus encore, nous avons également été les témoins d’une compétition presque à mort entre les idéologies primaires qui ont toujours affligé la communauté humaine : la force et la puissance brutes d’une part, et la liberté, le pluralisme, les droits individuels et la démocratie de l’autre. Je crois que les résultats de cette grande confrontation sont désormais clairs. Même si l’aspiration humaine à la paix, la liberté et la démocratie aura encore à affronter nombre de formes de tyrannies et autant de maux, nul doute que la grande majorité souhaite qu’elle l’emporte. Ainsi donc, les tragédies de notre temps n’auront pas été entièrement vaines, et dans certains cas, auront finalement été les moyens d’éveiller l’esprit humain. L’effondrement du communisme le démontre.

Bien que le communisme se soit réclamé de nobles idéaux, y compris l’altruisme, la tentative de ses élites gouvernantes d’imposer leurs vues s’est révélée désastreuse. Ces gouvernements ont été très loin dans le contrôle de l’information dans leurs sociétés et dans la structuration des systèmes éducatifs en vue de faire travailler leurs citoyens au bien commun. Même si une organisation rigide pouvait s’avérer nécessaire au début afin de détruire les régimes d’oppression précédents, une fois ce but atteint, elle ne pouvait que fort peu contribuer à édifier une communauté humaine viable. Le communisme a lamentablement échoué parce qu’il se fiait à la seule coercition pour promouvoir ses croyances. En dernier ressort, la nature humaine ne pouvait plus endurer la souffrance qu’il engendrait.

Aussi rigoureusement fût-elle appliquée, jamais la force brute ne saurait venir à bout de l’aspiration humaine fondamentale à la liberté. Les centaines de milliers de personnes descendues dans les rues des villes d’Europe de l’Est en ont témoigné. Ils ont simplement exprimé le besoin élémentaire de l’être humain de liberté et de démocratie. C’était très émouvant. Ce qu’ils demandaient n’avait rien à voir avec quelque idéologie nouvelle, leurs paroles sortaient directement du cœur quand ils exprimaient leur désir de démocratie, démontrant ainsi qu’il venait du tréfonds de la nature humaine. En fait, la liberté est la source même de la créativité, tant pour les individus que pour la société. Il ne suffit pas, comme l’avaient supposé les régimes communistes, d’assurer uniquement la nourriture, le toit et le vêtement aux gens. Si nous avons tout cela, mais que l’air précieux de la liberté nous fait défaut pour étayer notre nature profonde, nous ne sommes qu’à demi-humains, nous sommes comme des animaux juste contents de satisfaire leurs besoins physiques.

J’ai l’impression que les révolutions pacifiques en ex-Union soviétique et en Europe de l’Est nous ont donné quelques bonnes leçons. L’une d’elles, c’est la valeur de la vérité. Les gens n’aiment pas être trompés, abusés ou leurrés, que ce soit par un individu ou un système. De tels actes sont contraires à l’essence même de l’esprit humain. En conséquence, ceux qui pratiquent le mensonge et utilisent la force peuvent connaître des succès à court terme, mais en dernier ressort, ils sont perdants.

Par ailleurs, chacun apprécie la vérité, et son respect coule dans nos veines. La vérité est l’authentique fondement et le meilleur garant de la liberté et de la démocratie. Que vous soyez fort ou faible, que votre cause ait peu ou prou d’adhérents, peu importe, la vérité finira par l’emporter. Que les mouvements de libération de 1989 et d’après aient triomphé en se fondant sur l’expression véritable des sentiments populaires les plus fondamentaux est un précieux rappel que la vérité elle-même est encore largement absente de notre vie politique. Dans les relations internationales en particulier, on la respecte bien peu. Inexorablement, les nations les plus faibles sont manipulées et opprimées par les plus puissantes, tout comme les secteurs les plus faibles de la plupart des sociétés souffrent aux mains des plus influents et des plus riches. Même si dans le passé la simple expression de la vérité a d’ordinaire été écartée sous prétexte d’irréalisme, ces dernières années ont prouvé qu’elle constituait une force immense de l’esprit humain et, par conséquent, dans le façonnement de l’histoire.

Autre grande leçon venue d’Europe de l’Est : le changement pacifique. Autrefois, les peuples tenus en esclavage ont souvent eu recours à la violence dans leur lutte pour se libérer. Aujourd’hui, dans le sillage du Mahatma Gandhi et de Martin Luther King, ces révolutions pacifiques offrent aux générations futures un merveilleux exemple de changement non violent et victorieux. A l’avenir, lorsque des changements majeurs dans la société seront à nouveau nécessaires, nos descendants pourront regarder en arrière et considérer notre présent comme un parangon de combat pacifique, un beau succès d’envergure sans précédent, concernant plus d’une douzaine de pays et des centaines de millions de personnes. De surcroît, les récents événements ont montré que le désir de paix et de liberté se trouve à l’assise cardinale de la nature humaine, et que la violence est son antithèse complète.

Avant d’examiner quel genre d’ordre global nous conviendrait le mieux dans la période de l’après-guerre froide, j’estime vital de nous pencher sur la question de la violence, dont l’élimination à tous les niveaux est le fondement indispensable de la paix mondiale, et le but ultime de tout ordre international.

Non-violence et ordre international

Chaque jour, les médias rapportent des actions terroristes, des crimes et des agressions. Jamais je n’ai été dans un pays où de tragiques histoires de sang et de mort ne fassent la une des journaux ou des émissions de radio-télévision. Pareils incidents sont quasiment devenus une manie des journalistes et de leur public. Pourtant, l’écrasante majorité de la race humaine ne se comporte pas de façon destructrice ; en fait, très peu parmi les cinq milliards d’individus sur cette planète commettent des actes de violence. La plupart d’entre nous préfèrent être aussi tranquilles que possible.

Fondamentalement, nous apprécions tous la tranquillité, y compris ceux d’entre nous qui s’adonnent à la violence. Ainsi, quand le printemps arrive, les jours s’allongent, le soleil brille davantage, l’herbe et les arbres revivent, tout est frais. Les gens se sentent heureux. En automne, les feuilles tombent une à une, puis meurent toutes les belles fleurs, jusqu’à ce que nous soyons entourés d’arbres nus. Alors, nous ne nous sentons plus si joyeux. Pourquoi cela ? Parce que, quelque part au tréfonds de nous-mêmes, nous aspirons à la croissance et à ses fruits, nous n’aimons pas ce qui s’effondre, meurt ou s’anéantit. Toute action destructrice est contraire à notre nature fondamentale. Bâtir, être constructif, tel est le mode humain.

Je suis sûr que tout le monde s’accorde sur la nécessité de surmonter la violence, mais si nous voulons l’éliminer complètement, il nous faut d’abord analyser si oui ou non, elle a une quelconque valeur.

A l’aborder d’une perspective strictement pratique, on constate que, parfois, la violence paraît réellement utile. On peut résoudre un problème plus rapidement par la force. Mais dans le même temps, ce succès s’obtient souvent aux dépens des droits et du bien-être des autres. Donc, quand bien même un problème est ainsi résolu, un autre est déjà en germe.

Par ailleurs, si une cause est étayée par un raisonnement solide, il n’est nul besoin d’utiliser la violence. Seuls ceux qui n’ont d’autre motif que le désir égoïste et ne peuvent parvenir à leurs fins par la logique comptent sur la force. Qu’il ne s’agisse que d’un désaccord en famille ou entre amis, ceux qui ont pour eux la raison valable peuvent inlassablement défendre leur argument point par point, tandis que ceux qui manquent de motifs rationnels sont vite gagnés par la colère. Et la colère n’est jamais signe de force, c’est un signe de faiblesse.

En fin de compte, il importe d’examiner ses propres motivations, ainsi que celles de l’adversaire. Il existe plusieurs sortes de violence et de non-violence, difficiles à distinguer du seul point de vue extérieur. Si la motivation est négative, l’action produite, en son sens le plus profond, est violente, quand bien même elle puisse paraître aimable et douce. A l’inverse, quand la motivation est sincère et positive, même si les circonstances imposent une attitude rude, la pratique demeure essentiellement non violente. Quoi qu’il en soit, j’ai le sentiment que seul un souci compatissant des autres, et non pas exclusivement de soi-même, est l’unique justification d’un recours à la force.

La pratique authentique de la non-violence en est encore à ses premiers tâtonnements sur notre planète, mais la poursuivre sur la base de l’amour et de la compréhension s’apparente à une quête. Si l’expérience réussit, elle peut frayer la voie à un monde beaucoup plus serein au siècle prochain.

Il m’est arrivé d’entendre certains Occidentaux dire qu’à long terme, les méthodes non violentes de résistance passive à la Gandhi ne conviennent pas à tout le monde, et qu’elles iraient davantage de soi en Orient. Etant plus actifs, les Occidentaux tendent à des résultats immédiats, quelle que soit la situation, et ce, même au prix de leur vie. Je pense que cette approche n’est pas toujours la meilleure. Par contre, la pratique de la non-violence est toujours salutaire. Elle exige simplement de la détermination. Même si les mouvements de libération d’Europe de l’Est sont parvenus rapidement au but, la protestation non violente, de par sa nature, requiert d’ordinaire de la patience.

A cet égard, je prie pour que, malgré la brutalité de la répression et les difficultés qui les attendent, les participants au mouvement en faveur de la démocratie en Chine demeurent pacifiques. Je suis sûr qu’ils le resteront. La majorité des jeunes Chinois qui y ont pris part sont certes tous nés et ont été élevés dans une forme particulièrement dure du communisme, mais au printemps 1989, ils ont spontanément mis en pratique la stratégie de résistance passive chère au Mahatma Gandhi. C’est remarquable, et c’est une nette indication qu’en dernier ressort, les êtres humains préfèrent la voie de la paix en dépit de tous les endoctrinements.

La réalité de la guerre

Il va sans dire que la guerre et les grands appareils militaires constituent les sources majeures de violence dans le monde. Que leur objectif soit défensif ou offensif, ces organisations vastes et puissantes n’existent que pour tuer des êtres humains. Nous devrions réfléchir sérieusement à la réalité de la guerre. La plupart d’entre nous ont été conditionnés à considérer le combat militaire comme excitant et prestigieux – une occasion pour les hommes de prouver leur courage et leurs capacités. Dans la mesure où les armées sont légales, nous estimons que la guerre est acceptable. D’ordinaire, personne ne la ressent comme criminelle, ni ne considère que l’accepter est une attitude criminelle. En fait, nous avons subi un lavage de cerveau. La guerre n’est ni belle ni captivante. Elle est monstrueuse. Son essence même est tragédie et souffrance.

Au sein de la communauté humaine, la guerre est comme un incendie qui se nourrit d’êtres vivants. L’analogie me semble particulièrement appropriée et utile. La guerre moderne est d’abord faite de différentes formes de feu, mais nous sommes tellement conditionnés à y voir quelque chose de passionnant que nous parlons de telle ou telle arme extraordinaire comme d’une remarquable prouesse technologique, sans penser qu’utilisée sur le terrain, elle brûlera des vivants. La guerre ressemble beaucoup à un feu aussi dans sa manière de se propager. S’il faiblit dans un secteur, on envoie des renforts. C’est comme jeter des hommes au feu. Mais comme nous avons été conditionnés à penser de cette façon, nous ne prenons pas en considération la souffrance individuelle des soldats. Aucun d’entre eux ne veut mourir ou être blessé, personne parmi ses proches ne lui souhaite le moindre mal. Quand un soldat est tué ou handicapé à vie, au moins une poignée de gens, sa famille et ses amis, en souffrent également. Nous devrions tous être horrifiés par l’ampleur de cette tragédie, mais nous sommes plongés en pleine confusion.

A franchement parler, quand j’étais enfant, moi aussi j’ai été attiré par les militaires. Ils avaient de si beaux uniformes, si élégants ! C’est exactement comme ça que commence la séduction. Les enfants se mettent à jouer à des jeux qui, plus tard, leur vaudront bien des ennuis. Il y a plein d’autres jeux passionnants à jouer, plein d’autres costumes pour se déguiser, que ceux axés sur la mise à mort d’êtres humains. Et si nous autres adultes n’étions pas fascinés par la guerre, nous comprendrions vite que laisser nos enfants s’habituer aux jeux de la guerre est extrêmement néfaste. D’anciens soldats m’ont dit que la première fois qu’ils ont tué, ils avaient ressenti une espèce de malaise, mais comme ils ont continué à le faire, ils ont fini par trouver ça normal. Avec le temps, on peut s’habituer à tout.

Ce n’est pas seulement en temps de guerre que les appareils militaires sont destructeurs. Dans leur dessein même, les forces armées sont les plus grands responsables des violations des droits de l’homme, et ce sont les soldats qui sont les premiers à souffrir de ces abus. Une fois que les officiers ont fait de beaux discours sur l’importance de l’armée, la discipline et la nécessité de conquérir l’ennemi, la grande masse des soldats n’a pratiquement plus aucun droit. Ils sont désormais contraints d’abdiquer leur volonté individuelle et finalement, de sacrifier leur vie. En outre, une fois que l’armée est devenue puissante, il y a toutes les chances qu’elle détruise le bien-être et le bonheur de son propre pays.

Dans chaque société, il existe des gens aux intentions destructrices, et la tentation de s’emparer des rênes d’une organisation capable d’assouvir leurs désirs peut devenir irrésistible. Cependant, aussi mauvais et maléfiques que soient les nombreux dictateurs meurtriers qui aujourd’hui oppriment leurs nations et posent problème au monde, il est évident qu’ils ne pourraient nuire à personne ni détruire d’innombrables vies humaines s’ils n’avaient à disposition une organisation acceptée et façonnée par la société. Aussi longtemps qu’il y aura des armées puissantes, il y aura danger de dictature. Si nous étions réellement convaincus que la dictature est une forme méprisable et destructive de gouvernement, nous devrions alors reconnaître que l’existence d’un appareil militaire puissant est l’une de ses causes premières.

Le militarisme coûte aussi très cher. Rechercher la paix par la puissance militaire impose un fardeau aussi lourd qu’inutile à la société. Les gouvernements dépensent des sommes astronomiques pour des armes de plus en plus sophistiquées, alors qu’en fait, personne ne veut vraiment les employer. Et ce n’est pas seulement l’argent, mais encore de l’énergie et de l’intelligence humaines qui sont ainsi gaspillés, tandis que tout cela alimente la peur.

Je tiens néanmoins à préciser sans la moindre ambiguïté que tout en étant viscéralement opposé à la guerre, je ne prône pas pour autant l’apaisement. Il est souvent nécessaire d’adopter une attitude ferme pour s’opposer à une agression injuste. Ainsi, il est évident pour tous que la Seconde Guerre mondiale était entièrement justifiée. Elle a « sauvé la civilisation » de la tyrannie de l’Allemagne nazie, comme Winston Churchill l’a si bien dit. Pour moi, la guerre de Corée a également été une guerre juste, dans la mesure où elle a donné l’occasion à la Corée du Sud de s’acheminer graduellement vers la démocratie. Mais il n’est possible de juger qu’après coup si un conflit est ou non moralement justifiable. Aujourd’hui, par exemple, on peut voir que du temps de la guerre froide, le principe de la dissuasion nucléaire a eu une valeur certaine. N’empêche qu’il est extrêmement difficile de trancher en ces domaines avec un degré quelconque de certitude. La guerre est violence, et la violence est aveugle. En vertu de quoi il est de loin préférable, si possible, de l’éviter, et de ne jamais préjuger de l’issue bénéfique ou d’un conflit armé quel qu’il soit.

Ainsi, à propos de la guerre froide, même si la dissuasion a peut-être contribué à la stabilité, elle n’a pas créé de paix véritable. Au cours des quarante dernières années, l’Europe a plutôt connu une absence de guerre, qui, sans être une vraie paix, était un semblant de paix fondé sur la peur. Au mieux, produire des armes pour maintenir la paix ne saurait être qu’une mesure temporaire. Aussi longtemps que les adversaires ne se font pas confiance l’un l’autre, nombre de facteurs peuvent déséquilibrer le rapport de forces. Une paix durable ne peut être assurée que fondée sur une confiance véritable.

Désarmer pour la paix du monde

Tout au long de l’histoire, d’une manière ou d’une autre, l’humanité a recherché la paix. Serait-ce trop optimiste d’imaginer que la paix du monde est enfin à portée de main ? Je ne crois pas qu’il y ait eu accroissement de la haine, quand bien même il y a eu élargissement des possibilités de la manifester par des armes de destruction massive. D’autre part, d’avoir été témoin en ce siècle de la tragique évidence des massacres causés par de telles armes nous a donné la possibilité de contrôler la guerre. Pour ce faire, il est clair que nous devons désarmer.

Le désarmement peut advenir uniquement dans le contexte de nouvelles relations politiques et économiques. Avant d’en considérer le détail, il vaut la peine d’imaginer le processus de paix qui serait le plus profitable au plus grand nombre. Cela va assez de soi. D’abord, il nous faudrait travailler à l’élimination des armes nucléaires, ensuite des armes biologiques et chimiques, puis des armes offensives et enfin des armes défensives. Dans le même temps, pour sauvegarder la paix, nous devrions commencer à mettre sur pied dans différentes régions du globe une force de police internationale composée à égalité de contingents de chaque nation sous un commandement collectif. A la fin, cette force couvrirait le monde entier.

Comme le double processus de désarmement et de mise en place d’une force conjointe serait à la fois multilatéral et démocratique, il faudrait garantir le droit à la majorité de critiquer ou même d’intervenir en cas de violation des normes fondamentales par tel ou tel pays. De surcroît, avec l’élimination de toutes les grandes armées et tous les conflits comme les différends frontaliers soumis au contrôle de la force internationale conjointe, petites et grandes nations seraient véritablement à égalité. Pareilles réformes déboucheraient sur un environnement international stable.

A l’évidence, les énormes dividendes financiers récoltés à la suite de l’arrêt de la production d’armes constitueraient une fantastique aubaine pour le développement global. Aujourd’hui, les nations du monde dépensent des millions de milliards chaque année pour entretenir les armées. Pouvez-vous imaginer combien de lits d’hôpital, d’écoles et de logements pourraient être financés avec cet argent ? En outre, je l’ai déjà dit, l’effarante proportion de ressources rares gaspillées pour la recherche militaire empêche non seulement d’éliminer la pauvreté, l’analphabétisme et la maladie, mais encore exige le sacrifice de précieuses intelligences humaines. Nos scientifiques sont extrêmement brillants. Pourquoi leurs capacités devraient être dilapidées en des desseins aussi redoutables, alors qu’elles pourraient être utilisées en vue d’un développement global positif ?

Les grands déserts du monde, comme le Sahara et le Gobi, pourraient être cultivés afin d’accroître la production alimentaire et alléger la pression démographique. Plusieurs pays doivent actuellement faire face à de sévères sécheresses. De nouvelles méthodes moins coûteuses de dessalement pourraient être mises au point en vue de rendre l’eau de mer apte à la consommation humaine et à d’autres usages. Il existe nombre de sujets pressants concernant l’énergie et la santé sur lesquels les scientifiques pourraient se pencher fort utilement. Et comme la croissance de l’économie mondiale s’accélérerait grâce à leurs efforts, ils pourraient même gagner davantage !

Notre planète est dotée de vastes richesses naturelles. En les utilisant à bon escient, en commençant par éliminer guerre et militarisme, chaque être humain aurait la possibilité réelle de vivre une vie aisée et mieux protégée.

Naturellement, la paix globale ne peut advenir du jour au lendemain. Dans la mesure où les conditions varient tellement à travers le monde, sa diffusion devra se faire pas à pas. Mais il n’y a pas de raison de ne pas commencer en un endroit, puis de l’étendre graduellement d’un continent à l’autre.

J’aimerais proposer que des communautés régionales comme la Communauté européenne deviennent partie intégrante d’un monde plus pacifique, tels que nous essayons de le créer. Un examen objectif de l’environnement de l’après-guerre froide suggère que de telles entités sont justement les composantes les plus naturelles et les plus souhaitables d’un nouvel ordre mondial. En un sens, la CEE fait œuvre de pionnier en négociant d’une part de délicats équilibres économiques, militaires et politiques collectifs, et d’autre part, les droits souverains des Etats membres. C’est un travail qui m’inspire beaucoup. Je crois également que la nouvelle Communauté des Etats indépendants s’attelle à des sujets similaires et que les germes de ce dessein existent dans l’esprit de certains responsables des républiques qui la constituent. Dans ce contexte, je voudrais rapidement aborder l’avenir de mon propre pays, le Tibet, et de la Chine.

Comme l’ex-Union soviétique, la Chine communiste est un Etat multinational artificiellement construit sous l’impulsion d’une idéologie expansionniste, et jusqu’ici administré par la force de façon coloniale. L’avenir pacifique, prospère et surtout politiquement stable de la Chine passe par la réalisation non seulement des aspirations de son propre peuple à un système démocratique plus ouvert, mais aussi de celles des 80 millions de personnes appartenant aux dites « minorités nationales » qui veulent recouvrer leur liberté. Pour qu’une véritable sérénité revienne au cœur de l’Asie, ce foyer d’un cinquième de l’humanité, une communauté pluraliste et démocratique d’Etats souverains doit remplacer ce que l’on appelle à présent la république populaire de Chine.

Bien entendu, une telle communauté ne saurait se limiter à ceux qui sont aujourd’hui assujettis à la domination communiste chinoise, comme les Tibétains, les Mongols et les Ouïghours. Les gens de Hong Kong, ceux qui souhaitent l’indépendance de Taïwan, et même ceux qui souffrent encore sous d’autres gouvernements communistes en Corée du Nord, au Vietnam, au Laos ou au Cambodge, peuvent être intéressés par l’édification d’une Communauté asiatique. Néanmoins, il est particulièrement urgent pour les peuples sous la férule des communistes chinois d’y songer. Convenablement réalisé, ce dessein pourrait faire l’économie à la Chine d’une dissolution violente, du régionalisme et d’un retour au chaos qui ont si durement touché cette grande nation au cours du XXe siècle. Actuellement, la vie politique chinoise est tellement polarisée qu’il y a toutes les raisons de craindre une résurgence de la tragédie et du bain de sang. Chacun de nous, chaque membre de la communauté mondiale, a une responsabilité morale d’aider à prévenir les immenses souffrances qu’une guerre civile vaudrait à la population chinoise.

Je crois qu’en lui-même, le processus de dialogue, de modération et de compromis impliqué par l’édification d’une communauté d’Etats asiatiques nourrirait un réel espoir d’évolution pacifique vers un nouvel ordre en Chine. D’emblée, les Etats membres d’une telle communauté devraient convenir de décider en commun de leurs politiques internationales et de défense. Il y aurait nombre d’occasions de coopération. Le point névralgique est de trouver le moyen pacifique et non violent permettant aux forces de la liberté, de la démocratie et de la modération d’émerger avec succès de l’actuelle atmosphère de répression injuste.

Zones de paix

Au sein de cette Communauté asiatique, je vois le rôle du Tibet en ce que j’ai déjà appelé une « zone de paix » : un sanctuaire neutre, démilitarisé, où les armes seront bannies et les gens vivront en harmonie avec la nature. Ce n’est pas seulement un rêve – c’est précisément comme cela que les Tibétains se sont efforcés de vivre un millier d’années durant, avant que notre pays ne soit envahi. Chacun sait qu’au Tibet, toutes les formes de vie sauvage étaient strictement protégées conformément aux principes bouddhistes. De même, au cours des trois derniers siècles au moins, nous n’avions pratiquement pas d’armée. Le Tibet a renoncé à la guerre en tant qu’instrument de sa politique nationale dès les VIe et VIIe siècles, après les règnes de nos trois grands rois religieux.

Pour en revenir à la relation entre le développement de communautés régionales et le désarmement, j’aimerais suggérer qu’au « cœur » de chaque communauté se trouvent une ou plusieurs nations ayant décidé de devenir des zones de paix où les forces militaires sont interdites. Une fois encore, il ne s’agit pas d’un rêve. Il y a plus de quatre décennies, en décembre 1948, le Costa Rica a dissous son armée. Récemment, 37% de la population suisse a voté en faveur d’une initiative analogue. Le nouveau gouvernement de Prague a décidé d’arrêter la production et l’exportation de toutes les armes. Si son peuple en décide ainsi, une nation peut prendre des mesures radicales en vue de modifier sa nature profonde.

Les zones de paix au sein des communautés régionales serviront d’oasis de stabilité. Tout en participant équitablement aux frais de maintien de toute force collective créée par l’ensemble de la communauté, elles seraient à la fois les pionniers et les points de repère d’un monde entièrement pacifique, et seraient exemptées de tout engagement dans un conflit. Si des communautés régionales se mettent en place en Asie, en Amérique du Sud et en Afrique, et si le désarmement progresse de manière à aboutir à la création d’une force internationale dans toutes les régions, ces zones de paix pourront s’agrandir tout en répandant la tranquillité à mesure de leur croissance.

Il ne faut pas croire que nos plans visent un futur lointain tandis que nous étudions telle ou telle proposition en vue d’un monde nouveau plus coopératif dans les domaines politique, économique et militaire. Ainsi, ragaillardis, les 48 membres de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe ont d’ores et déjà posé les jalons d’une alliance non seulement entre les pays d’Europe de l’Est et de l’Ouest, mais également entre ceux de la CEI et des Etats-Unis. Ces événements remarquables ont virtuellement éliminé le risque d’un conflit majeur entre ces deux superpuissances.

Je n’ai pas parlé ici des Nations Unies, car leur rôle délicat dans la création d’un monde meilleur et leur grand potentiel d’y contribuer sont de notoriété publique. Par définition, l’ONU doit se trouver au cœur de tout changement majeur. Néanmoins, il conviendrait peut-être à l’avenir de modifier ses structures. J’ai toujours nourri les plus grands espoirs à son propos, et sans la moindre intention critique, je voudrais simplement souligner que le climat a changé depuis que sa charte a été conçue à la fin de la seconde guerre mondiale. Avec ces changements, le temps est venu de démocratiser davantage les Nations Unies, en particulier leur Conseil de sécurité quelque peu exclusif de cinq membres, qui devraient devenir plus représentatif.

En guise de conclusion

Je voudrais terminer en disant qu’en général, je suis optimiste quant à l’avenir. Divers courants récents sont porteurs de grandes potentialités en vue d’un monde meilleur. Aussi récemment que dans les années 50 et 60, on pensait que la guerre était une condition inévitable de l’humanité. La guerre froide notamment avait renforcé l’idée que des systèmes politiques opposés ne pouvaient que s’affronter, et non se concurrencer, et encore moins collaborer. Peu de gens le pensent encore. Aujourd’hui, sur l’ensemble de la planète, on se sent véritablement concerné par la paix du monde. L’intérêt est nettement moindre pour pousser une quelconque idéologie, tandis que la coexistence tient le haut du pavé. Il s’agit là d’évolutions très positives.

Des siècles durant, les gens ont également cru que seule une organisation autoritaire, employant des méthodes rigides de discipline, pouvait gouverner la société humaine. Il n’empêche qu’il existe un désir inné de liberté et de démocratie chez l’être humain, et ces forces ont été perpétuellement en conflit. Aujourd’hui, la victoire est nette. L’émergence de mouvements non violents en faveur du « pouvoir populaire » a indiscutablement montré que la race humaine ne peut ni fonctionner normalement sous la tyrannie, ni la tolérer. Le reconnaître représente un progrès notable.

Autre signe encourageant, la compatibilité croissante entre science et religion. Durant tout le XIXe siècle et une bonne partie du nôtre, il y a eu un profond désarroi en raison du conflit entre ces deux visions apparemment contradictoires du monde. Aujourd’hui, la physique, la biologie et la psychologie ont atteint à des niveaux si sophistiqués que nombre de chercheurs commencent à poser les questions les plus profondes sur la nature ultime de l’univers et de la vie – les mêmes questions qui sont d’intérêt primordial pour les religions. Il existe donc un réel potentiel en faveur d’une vision plus unifiée. Il semble en particulier qu’un nouveau concept de l’esprit et de la matière soit en train d’émerger. L’Orient s’est davantage préoccupé de comprendre l’esprit, l’Occident – la matière. Maintenant que les deux se sont rencontrés, ces conceptions spirituelle et matérielle de la vie peuvent s’harmoniser davantage.

Les changements rapides de notre attitude envers la terre sont également une source d’espoir. Il y a dix ou quinze ans à peine, nous dévorions sans souci les ressources du monde, comme si elles étaient infinies. Maintenant, tant les individus que les gouvernements sont en quête d’un nouvel ordre écologique. Souvent il m’arrive de plaisanter en disant que la lune et les étoiles sont bien belles, mais que si quelques-uns d’entre nous s’essayaient à y vivre, nous nous sentirions misérables. Cette planète bleue qui est la nôtre est l’habitat le plus délicieux que nous connaissions. Sa vie est la nôtre, son avenir – le nôtre. Et même si je ne crois pas que la terre en elle-même soit un être sensible, elle agit en fait comme une mère pour nous tous, et, comme des enfants, nous dépendons d’elle. Maintenant, mère nature nous dit de coopérer. Devant des problèmes aussi globaux que l’effet de serre et l’amenuisement de la couche d’ozone, des organisations individuelles et des nations seules sont impuissantes. A moins de nous y mettre tous ensemble, impossible de trouver la solution. Notre mère la terre nous donne une leçon de responsabilité universelle.

En raison des leçons que nous avons commencé à apprendre, je crois que nous pouvons dire que le siècle prochain sera plus cordial, plus harmonieux et moins nuisible. La compassion et les graines de paix pourront fleurir. Je l’espère profondément. Dans le même temps, je crois que chaque individu a pour responsabilité d’aider à guider notre famille globale dans la bonne direction. Les vœux pies ne suffisent pas, nous devons assumer nos responsabilités. Les grands mouvements humains jaillissent d’initiatives individuelles. Si vous avez le sentiment que vous ne pouvez pas faire grand-chose, un autre se laissera peut-être aussi décourager, et une belle occasion sera ainsi ratée. Par ailleurs, chacun de nous peut inspirer les autres simplement en s’attachant à développer sa propre motivation altruiste.

Je suis certain que bon nombre de gens honnêtes et sincères de par le monde partagent déjà les vues mentionnées ici. Malheureusement, personne ne les écoute. Même si ma voix non plus ne porte guère, j’ai le sentiment qu’il me faut essayer d’être leur porte-parole. Bien sûr, d’aucuns peuvent penser que c’est présomption de la part du Dalaï-Lama d’écrire cela. Mais depuis que j’ai reçu le Nobel de la paix, je me sens la responsabilité d’agir de la sorte. Si je n’avais pris que l’argent du Nobel pour le dépenser à ma guise, on aurait pu avoir l’impression que l’unique but de mes beaux discours avait été de gagner ce prix ! Je dois me montrer digne de cet honneur en continuant à défendre les points de vue que j’ai toujours exprimés.

Pour ma part, je crois véritablement que les individus peuvent faire la différence dans la société. Dans la mesure où des périodes de grand chambardement, comme c’est le cas aujourd’hui, adviennent rarement dans l’histoire, il appartient à chacun de nous d’utiliser au mieux son temps pour aider à créer un monde plus heureux.

1999






Buddhaline

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