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Bouddhisme et science

Par Dr Trinh Dinh Hy

S’il est une religion qui peut se trouver en de nombreux points en accord avec la science, c’est probablement le bouddhisme.

Mais comment une religion peut-elle s’accorder avec la science ? De tout temps, le savoiret la foi ont suivi des chemins divergents, et les relations entre scientifiques et religieux ont souvent été difficiles, voire même orageuses. Le bouddhisme peut-il échapper à cette règle ?

Sans doute oui. Car tout d’abord, le bouddhisme n’est pas une religion à ses origines. Ensuite, il n’a jamais prétendu expliquer la génèse du monde et, sauf en de rares circonstances, n’a jamais détenu le pouvoir temporel. Enfin, il partage avec la science de nombreux points communs que l’on ne cesse de découvrir.

Le bouddhisme n’est pas une religion à ses origines

Il s’agit à ses origines d’une philosophie, d’une discipline, d’une sagesse, fondée par un homme, le Bouddha Gautama, en Inde il y a plus de 25 siècles. C’est au cours de sa propagation à travers le monde, surtout sous la forme du Mahâyâna (Grand Véhicule) qu’il s’est profondément modifié, en s’adaptant aux coutumes de chaque pays. Il est tantôt resté philosophie ou art de vivre comme le Zen, tantôt devenu religion avec ses croyances, ses rites, comme le lamaïsme au Tibet et l’amidisme en Chine, pour ne citer que quelques unes parmi ses multiples branches.

Ainsi, n’étant fondamentalement pas une religion, le bouddhisme n’a pas vraiment besoin de foi ou de croyance. Un bouddhiste ne croit pas en Bouddha de la même façon qu’un chrétien croit en Dieu ou un musulman en Allah. Il le vénère comme un maître, un grand sage, il se rappelle l’enseignement bouddhique en récitant des sûtras, mais il s’agit de confiance et non pas de croyance. Son adhésion au bouddhisme, il le manifeste au cours d’une cérémonie appelée la "Cérémonie du Refuge", où il dit :"Buddham saranam gacchami. Dhammam saranam gacchami. Sangham saranam gacchami", ce qui veut dire "Je prends refuge auprès du Bouddha, de son enseignement et de la communauté des moines". "Prendre refuge" signifie "se reposer sur, se confier à". Il s’agit de confiance en un maître, son enseignement et ses représentants, et non pas de foi ou de ferveur religieuse.

Pour le bouddhisme comme pour la science, la notion d’un Dieu créateur et tout-puissant n’existe pas, et la question même de Dieu ne se pose pas. Tous les deux ne nient pas l’existence de Dieu, mais l’ignorent.

Un fondement commun : la connaissance, accessible à chacun et par lui-même.

Le point de rencontre essentiel entre la science et le bouddhisme est leur fondement sur la connaissance.

La science est par définition un ensemble cohérent de connaissances relatives à des faits, objets ou phénomènes. Le bouddhisme lui aussi, a pour objectif la connaissance. Bouddha vient du mot sanscrit Bud, qui signifie connaître, s’éveiller. Le Bouddha est celui qui connaît parfaitement, qui a atteint l’éveil. Le terme ne s’applique d’ailleurs pas seulement au Bouddha Gautama, mais à toute créature qui s’est éveillée à la connaissance. Bien plus, chaque homme est un Bouddha virtuel, un Bouddha qui s’ignore. Chaque être vivant a la "nature de Bouddha".

Aussi a t-on pu dire que le bouddhisme est la religion de la connaissance, comme d’autres religions sont des religions de l’amour. Ceci ne veut pas dire que le bouddhisme est une religion distante et froide. Mettâ(l’amour universel) et karunâ(la compassion) font en effet partie des vertus majeures des adeptes du Mahâyâna . Mais à la différence de l’amour du prochain prôné par d’autres religions, il s’agit d’un amour né de la prise de conscience que le sujet et l’objet ne font qu’un, que soi-même est l’autre. Dans le bouddhisme, l’amour se confond avec la connaissance profonde du non-Moi (anâtman).

Dans la science comme le bouddhisme, le sujet connaissant est l’homme, seul devant lui-même, car lui seul peut parvenir à la connaissance, par ses propres efforts. La vérité à atteindre n’est pas une Vérité révélée, accordée par la grâce divine, mais qu’il doit découvrir par lui-même. "Soyez un refuge pour vous-mêmes. Soyez votre flambeau et votre propre guide. Efforcez-vous sans relâche" : c’étaient les dernières paroles du Bouddha à ses disciples avant de mourir.

Une attitude mentale commune : l’esprit critique, d’ouverture, de tolérance

L’attitude mentale du bouddhiste est en beaucoup de points comparable à celle du scientifique.

Tout d’abord, il doit garder l’esprit critique, et ne pas accepter une prétendue vérité sans l’avoir soumise à l’épreuve de la raison et de l’expérience. Ainsi, aux habitants d’un village, les Kalâmâqui l’interrogèrent sur ce qu’il fallait croire et ce qu’il ne fallait pas croire, le Bouddha répondit : "Ne prenez pas pour vrai tout ce qu’on vous dit, même si ces paroles viennent de votre maître. Ne prenez pas pour vrai tout ce qui est écrit, même si ces écritures viennent d’hommes sages. Ne prenez pas pour justes toutes les traditions, les rumeurs, les déductions, les analogies de toutes sortes. Mais lorsque vous savez par vous-mêmes que certaines choses sont fausses et mauvaises, alors renoncez-y. Et lorsque par vous-mêmes vous savez que certaines choses sont bonnes et vraies, alors acceptez-les et suivez-les".

Ensuite, il doit garder l’esprit d’ouverture, l’esprit de détachement et de tolérance, qui vont souvent de pair.

Pour le Bouddha, il existe "84000 chemins qui mènent à la vérité", ce qui implique le respect des autres chemins que le sien. Bien plus, il ne faut pas confondre la vérité et le chemin qui mène à la vérité : "Tout ce que je vous ai enseigné, ô bhikkhus(moines), ce n’est que le doigt qui montre la lune, ne prenez pas le doigt pour la lune"...

"O bhikkhus, même cette vue qui est si pure et si claire, si vous la chérissez, si vous la gardez comme un trésor, si vous vous y attachez, alors vous n’aurez pas encore compris que l’enseignement est semblable à un radeau qui est fait pour traverser le fleuve, et non pas pour être porté sur le dos".

Il est donc tout à fait naturel que cet esprit d’ouverture ait conduit de part et d’autre à des développements fructueux.

La science s’est enrichie jour après jour de nouvelles théories scientifiques, parfois contradictoires mais toujours complémentaires, chacune apportant une parcelle de vérité. Ainsi, l’univers mécanique de Newton, la relativité d’Einstein et la théorie quantique de Bohr et d’Heisenberg ont tour à tour contribué à mieux comprendre le monde.

Le bouddhisme lui, a bénéficié des apports des maîtres-philosophes du Mahâyâna comme Nâgârjuna, Asanga, Vasubandhu, Hui Neng,... qui en approfondissant l’enseignement originel du Bouddha, ont développé au cours des siècles des écoles de pensée et de pratique fertiles comme le Madhyâmaka(Voie du Milieu), le Vijnânavâda(Pure conscience), et le Dhyâna (Chan ou Zen).

Une différence fondamentale : l’objet de la connaissance

C’est au niveau de l’objet de la connaissanceque se situe sans doute la différence fondamentale entre le science et le bouddhisme.

La science a pour objet tout ce qui peut être observé, expérimenté, étudié : comme la nature, l’homme lui-même, la société. Son champ d’action est extrêmement vaste, englobant tout ce qui est accessible à l’intelligence humaine. Il peut s’agir soit de la connaissance pure, spéculative selon Aristote, soit de la connaissance en vue d’applications pratiques, "pour nous rendre comme maîtres de la nature", selon Descartes.

Dans le bouddhisme par contre, il n’est pas question de tout connaître, mais uniquement ce qui permettra à l’homme d’accéder à la délivrance (moksha). Tout le reste est considéré comme inutile, superflu et illusoire.

Ainsi, si l’on compare la connaissance scientifique à une lumière multi-directionnelle, la connaissance bouddhique elle, serait semblable à un rayon laser focalisé sur un point précis, qui est la délivrance.

Le pragmatisme dans le bouddhisme

Ce qui caractérise le bouddhisme et le rapproche des sciences appliquées est son esprit pragmatique.

A l’époque où fleurissaient en Inde toutes sortes de courants religieux, d’idées mystiques, le Bouddha s’élevait contre les spéculations métaphysiques, souvent restées sans réponse et qui écartaient l’homme de l’essentiel, c’est-à-dire de la délivrance.

A l’un de ses disciples qui un jour lui posa la question si l’univers était fini ou infini, éternel ou non, si l’âme était distincte du corps, ce que devenait l’homme après la mort, le Bouddha répondit par une parabole : "Supposons qu’un homme soit gravement atteint d’une flèche, que l’on l’amène chez un médecin, et que l’homme dise : "Je ne laisserai pas retirer cette flèche, avant de savoir qui m’a blessé, de quel caste il est, de quel village il est né, de quel arc il s’est servi, de quelle matière a été faite la flèche, de quelle direction elle a été tirée..." Alors cet homme mourrait certainement avant d’avoir les réponses. Par conséquent, certaines choses comme l’univers est-il éternel ou non, etc., je ne vous les ai pas expliquées, parce que ce n’est pas utile à la vie spirituelle, parce que cela ne conduit pas au détachement, à la connaissance profonde, à la délivrance".

Une attitude médicale : les "Quatre Nobles Vérités"

L’attitude du Bouddha peut être comparée à celui d’un médecin, face à la maladie.

Dans son premier sermon à Sarnath, le Bouddha exposa les "Quatre Nobles Vérités" (arya-satya), qui constituent le coeur même de son enseignement :

1) La Première Vérité est la constatation de la souffranceuniverselle, plus exactement de duhkha, qui veut dire aussi imperfection, non-substantialité, vide. C’est le diagnostic de la maladie ou nosologie.

2) La Deuxième Vérité est la cause (samudâya)de la souffrance, qui est le désir ou la soif (trishnâ), soif de plaisir, soif d’existence, soif de permanence. Cette soif vient de l’ignorance (avidyâ), de l’illusion d’un Moi individualisé et permanent. C’est le diagnostic de la cause de la maladie ou étiologie.

3) La Troisième Vérité est la cessation de la souffrance (nirodha). C’est le pronosticou l’évolution vers la guérison de la maladie.

4) Enfin la Quatrième Vérité est la voie (mârga)vers la cessation de la souffrance, par les Huit Sentiers de la sagesse. C’est le traitement de la maladie.

Ainsi, on peut percevoir dans les "Quatre Nobles Vérités" enseignées par le Bouddha une démarche scientifique logique et pragmatique, une attitude médicale en quatre étapes : diagnostic nosologique, diagnostic étiologique, pronostic et traitement.

Inversement, quand un médecin dit par exemple à son patient : "1. Vous avez de la bronchite chronique, des artères qui se bouchent, 2. Car vous fumez trop, 3. Vous pouvez guérir de ces maladies, 4. Si vous arrêtez de fumer", il a ainsi appliqué sans le savoir, les "Quatre Nobles Vérités"énoncées par le Bouddha !

Le karma, loi de cause à effet

Ce cheminement parfaitement logique repose sur une notion importante dans le bouddhisme, qui est le karmaou loi de cause à effet. C’est de là que découle le samsâra, c’est à dire le cycle de renaissance, dans lequel les êtres vivants sont plongés dans un mouvement incessant de vie, de mort et de renaissance.

Ces deux concepts étaient en fait anciens et répandus en Inde, bien avant le Bouddha, qui n’a fait que les intégrer dans sa philosophie. D’après la loi du karma(qui vient de kar, agir), telle cause produit tel effet, comme tel fruit produit tel arbre. Comme les vagues qui se génèrent les unes les autres à la surface de l’eau, les karmas se succèdent, chaque action entraînant une autre, et ainsi de suite, suivant un enchaînement rigoureux et sans fin.

Mais le karmane désigne pas n’importe quelle action : il s’agit d’une action consciente. Dans le bouddhisme et à la différence de l’hindouisme, c’est l’intention qui compte et non pas l’action elle-même. Et si c’est à cause du karmaque l’homme tire sa souffrance, c’est aussi grâce au karmaqu’il peut accéder à la délivrance. Le bouddhisme s’élève ainsi contre le fatalisme, la résignation, l’acceptation passive du sort. L’homme est responsablede ses actes, et il ne peut rien reprocher au sort ou au hasard.

La conception du karmaest donc parfaitement concordant avec la science, puisque toutes les démarches de celle-ci consistent à établir des relations de cause à effet entre les phénomènes observés. On peut même dire que le bouddhisme est déterministe, puisqu’il reconnaît la nécessité et refuse le hasard. Tout comme la science à l’échelon macroscopique, jusqu’à Einstein avec sa fameuse formule "Dieu ne joue pas aux dés"

Des chemins différents de la connaissance

La science utilise un raisonnement déductif, s’appuyant sur l’observation et l’expérimentation, exprimé par des langages ou des symboles. Il s’agit de connaissances en grande partie collectives, transmises indirectement par ces langages. Elles conduisent à des applications scientifiques par des techniques, des machines, qui à leur tour font avancer les connaissances.

Dans le bouddhisme, la connaissance est intuitive, directe, s’appuyant sur la discipline mentale, au-delà du langage. On peut même parler d’une vision, d’une prise de conscience globale, subite, d’un éveil. Il s’agit aussi d’une expérience individuelle, qu’un maître Zen peut parfois provoquer chez un élève à l’occasion d’un choc émotif.

Il est rapporté qu’un jour au milieu d’un sermon, le Bouddha éleva dans sa main une fleur de lotus et resta silencieux. Un seul parmi ses disciples comprit la signification de ce geste et lui répondit par un sourire. Ce fut Mahakasyâpa, considéré comme le fondateur de l’école du Dhyâna (Chanou Zen), laquelle est caractérisée par la connaissance directe au-delà des mots.

Le Bouddha lui-même est appelé Mahâmuni, le Grand Silencieux. Son silence s’impose comme la reconnaissance que la Vérité est au-delà des mots : "Exclure toute parole et ne rien dire, ne rien exprimer, ne rien prononcer, ne rien enseigner, ne rien désigner, c’est entrer dans la non-dualité (advaita) ". C’est peut-être là la rencontre avec Lao-tseu : "La Voie qui peut être exprimée n’est pas la vraie Voie, le Nom qui peut être nommé n’est pas le vrai Nom". Les scientifiques d’aujourd’hui reconnaissent que "l’essentiel est invisible aux yeux", comme le disait le renard au Petit Prince.

La rencontre : l’impermanence, le non-Moi, la production conditionnée, la vacuité

L’impermanence (anitya), le non-Moi (anâtman), la production conditionnée (pratîtya-samutpâda), et la vacuité (sunyatâ) sont des concepts essentiels et étroitement liés dans le bouddhisme.

L’impermanence est une évidence pour tout le monde, et plus particulièrement pour le bouddhiste, car elle est liée au non-Moi (ou non-substantialité du Moi). "O Brâhmanas, la vie est comme une rivière de montagne qui va loin et coule vite, entraînant tout avec elle. Il n’y a pas de moment où elle ne s’arrête de couler. Le monde est un flux continu et impermanent".

Ce qui subit ce changement, ce n’est qu’un faux Moi, une entité empirique, conventionnelle, provisoire, éphémère et inconsistante, formée des "Cinq agrégats" (skandhas) (matière, perceptions, sensations, formations mentales, conscience), qui sont eux-mêmes sujets au changement. "Quand les agrégats apparaissent, déclinent et meurent, ô bhikkhus, à chaque instant vous naissez, vous déclinez, vous mourrez".

En effet, la science nous apprend qu’à chaque instant des millions de cellules de notre corps, sur notre peau, dans nos intestins, nos muscles, meurent et naissent. Et même nos milliards de neurones, qui nous accompagnent en principe jusqu’à la fin de nos jours, subissent des changements incessants. Pour prendre une image du moine Nagâsena : "Comme une flamme qui brûle, à chaque instant ce n’est plus la même et ce n’est pas non plus une autre" (na ca so na ca anno).

Le bouddhisme nie donc l’existence d’un Moi (âtman) en tant qu’entité, non seulement permanente, éternelle (comme l’âme humaine), mais encore individualisable, substantielle, pourvue d’une nature propre et indépendante. Selon le bouddhisme, tout est interdépendant, et rien ne peut être individualisé ni exister isolément, sinon dans l’esprit des hommes.

Cette conception du non-Moi se retrouve ainsi en accord avec les acquisitions scientifiques les plus récentes. Lorsqu’on regarde le corps humain, on s’aperçoit qu’il est fait d’un grand nombre d’organes dont aucun ne peut prétendre être le support du Moi. Est-ce notre coeur, notre estomac, notre cerveau, ou nos gonades ? Et les milliers de milliards de bactéries que nous hébergeons dans nos intestins, font-elles partie de notre Moi ? Probablement, puisqu’elles sont indispensables à notre absorption intestinale de vitamines, donc à notre survie. Mais provenant aussi de la nourriture extérieure, elles sont sans cesse renouvelées, et peuvent même un jour nous causer une infection grave et nous détruire. Et l’air que nous respirons ? Et nos idées ? Font-ils partie d’un Moi isolé, ou plutôt d’un monde où se fond le Moi ? Le Moi qui est en fait un non-Moi, changeant et interdépendant avec l’univers.

Il est maintenant bien établi, grâce aux travaux des astrophysiciens, que nous ne sommes que des poussières d’étoiles vieilles de quelques 13 milliards d’années. Notre parenté avec les animaux qui nous entourent ne fait plus guère de doute, mais également avec les plantes, les montagnes, les fleuves. Comme l’exprime si bien le titre de la chanson, "We are the world"...

Le principe de la production conditionnée (pratîtya-samutpâda),qui explique l’apparition et la continuation de la vie par l’enchaînement de 12 facteurs, allant de l’ignorance jusqu’à la vieillesse et la mort, est basé sur la formule :

"Quand ceci est, cela est. Cela apparaissant, cela apparaît. Quand ceci n’est pas, cela n’est pas. Ceci cessant, cela cesse".

Tout est ainsi conditionné, interdépendant, intimement lié.

Ceci rappelle étrangement les conclusions des scientifiques, après les expériences du pendule de Foucault et du paradoxe EPR (désintégration d’un particule, par Einstein, Podolsky et Rosen). Il s’avère d’après ces expériences qu’à l’échelle macroscopique aussi bien qu’à l’échelle microscopique, l’univers est interconnecté et possède un ordre global, indivisible.

"Chaque partie contient le tout, et le tout reflète chaque partie", dit le scientifique.

"Une parcelle de poussière
Contient tout l’univers.
Quand une fleur s’épanouit,
Le monde entier se révèle.", dit le moine Zen.

L’essentiel pour l’homme est de réaliser cette appartenance cosmique, cette vision globale des choses dans l’espace et le temps, afin d’éviter l’attachement au Moi, source de passions et de souffrance.

"Qui voit une seule chose a la vision de toutes les choses La vacuité d’une seule chose est la vacuité de toutes."(Chandrakîrti)

La vacuité(sunyatâ) est un concept central du bouddhisme qui a été développé surtout par l’école Madhyâmaka (Voie du Milieu) fondée par Nâgârjuna, grand philosophe indien du IIIè siècle.

La vacuité revêt une double signification dans l’école Madhyâmaka.

D’un côté, elle est non-substantialité, absence de Soi, de nature propre des choses : "Ainsi faut-il considérer ce monde fuyant : une étoile à l’aube, un éclair dans un nuage d’été, une lampe qui vacille, une bulle dans un ruisseau, un mirage, un rêve". (Sûtra du Diamant).

De l’autre côté, sunyatâest l’Absolu, la nature profonde des choses, la Réalité ultime, exempte de toute dualité, de tout concept, et qui ne peut être appréhendée que directement. "La forme n’est que vide. Le vide n’est que forme" (Sûtra du Coeur).

Ainsi, comprendre la vacuité par la sagesse (prajnâ), réaliser le vide, en dépassant le "vérité relative" de la vie quotidienne pour atteindre la "vérité suprême", c’est parvenir à la délivrance, le nirvâna.

Il est aussi frappant de retrouver l’importance que revêt la notion du vide dans la science. A l’échelle de l’infiniment petit, tout objet est formé de molécules et d’atomes, eux-mêmes formés de protons, d’électrons et d’autres particules, entre lesquels règne un vide impressionnant. La nature est essentiellement composée de vide : cette maison où vous vous trouvez est vide, cette table est vide, cette revue que vous tenez entre les mains est vide, ces lignes sont vides. Mais ce vide-là, nous le croyons plein...

Science et bouddhisme : une complémentarité

Au terme de cette analyse, il apparaît que la science et le bouddhisme partagent bien de points communs et présentent aussi quelques divergences, mais qu’il est illusoire de vouloir les comparer en les plaçant sur le même plan, puisqu’ils concernent des aspects différents de la vie, des dimensions différentes de la personnalité humaine.

L’une des caractéristiques de la science est la spécialisation et la fragmentation des connaissances. Analytique et "réductionniste par nécessité", elle finit par donner à chacun une vision parcellaire et étroite des choses. Conscients de ce défaut, de nombreux scientifiques cherchent actuellement à établir une interconnexion entre les différentes disciplines, de façon à dégager une synthèse, une vision plus globale, holistique du monde.

Dans cet effort de synthèse, le bouddhisme peut sans doute contribuer sa part. Déjà, d’étonnantes correspondances entre le bouddhisme et la sémantique, la phénoménologie, l’existentialisme, la physique moderne, ont été reconnues, et un grand nombre de scientifiques et de penseurs manifestent un intérêt croissant pour cette sagesse millénaire, en y découvrant de nouvelles et intéressantes ouvertures.

La science ne résoud pas tout, il faut à l’homme plus de sagesse

Personne à notre époque ne peut nier les apports considérables de la science, et les bouleversements que les techniques ont entraînés dans notre vie quotidienne. De façon bien inégale d’ailleurs, puisqu’ils échappent à une large majorité de la population mondiale. En un temps particulièrement court, les acquisitions scientifiques se sont multipliées à une vitesse vertigineuse. L’homme est arrivé à cette fin du XXème siècle à voyager dans l’espace, à greffer des organes, à féconder in vitro, à réaliser des tâches complexes par des robots et ordinateurs, pour ne parler que de quelques percées parmi les plus spectaculaires.

Mais les progrès technologiques ont également causé l’émergence de nouveauxproblèmes, comme la pollution et la destruction de l’environnement, le risque nucléaire, les catastrophes industrielles, l’exclusion et la violence dans les cités. En biologie, les progrès ont été tels que l’homme, "pris de vitesse par la science", se trouve devant de graves questions de bioéthique : euthanasie, dons d’organes, procréation artificielle, manipulations génétiques, etc.

Sans parler de toutes les guerres, les tueries, les génocides où la science continue à apporter sa triste contribution à la barbarie humaine. Et aussi de cette course en avant à la productivité, de cet esprit "toujours plus", soufflé par les lobby industriels qui ne savent pas plus eux-mêmes où aller...

En fin de compte, l’homme, ce "colosse aux pieds d’argile", est-il plus heureux grâce à la science ? Ou bien sent-il le besoin de quelque chose de plus profond en lui-même qui lui permettrait de résoudre ses problèmes ?

Comme le disait le physicien David Bohm, "la réponse ne réside pas dans l’accumulation du savoir. Ce qui est indispensable, c’est la sagesse. Bien plus que le manque de connaissance, c’est le manque de sagesse qui nous cause la plupart de nos problèmes".

Mais pour le bouddhisme, qu’est-ce la sagesse sinon la connaissance ? Une connaissanceprofonde, jusqu’au tréfonds de l’être, directe au-delà des mots, ayant pour but l’extinction de la souffrance, autrement dit le bonheur.

Olivet, 1993

Bibliographie sommaire

1 - Henri ARVON - Le bouddhisme (Collection "Que sais-je"). PUF 1985

2 - David BOHM, David F. PEAT - La conscience et l’univers. Editions du Rocher 1990

3 - Walpola RAHULA - L’enseignement du Bouddha. Editions du Seuil 1961

4 - Lilian SILBURN - Le bouddhisme (Textes traduits et présentés sous la direction de). Editions Fayard 1977

5 - TRINH Xuan Thuan - La mélodie secrète. Editions Fayard 1988


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