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Ajahn Thiradhammo

L’art de la méditation par Ajahn Thiradhammo

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> Bouddhisme > Enseignements


Approfondir la pratique

Par Ajahn Thiradhammo

Causerie donnée par Ajahn Thiradhammo à Cittaviveka, Octobre 2003. Traduction Christian Ousset Avril 2005

Tahn Natthiko m’a demandé de dire quelques mots ce soir, me disant qu’il voulait s’inspirer de mes trente ans d’expérience de la vie monastique. C’est aussi pour moi un bon thème de réflexion. Qu’est-ce que j’ai fait pendant ces trente dernières années ?

Au fil des ans, j’ai vécu beaucoup de phases dans ma pratique, en commençant dès la Thaïlande. Au début, j’avais une vision très simpliste de la pratique. Ayant juste terminé mes études universitaires, ma première idée était de passer six mois dans une grotte en Thaïlande, assis en silence, et puis ça y est, c’est l’éveil !
C’était mon rêve initial. "Donnez moi simplement six mois et çà y est, je rentre à la maison !".

L’éveil, et puis rentrer à la maison. Eh bien c’était il y a trente ans, alors vous voyez à quel point c’était un rêve. Je pense que la plupart des gens sont comme ça. On commence la pratique de la méditation avec des concepts, des idées, des attentes et beaucoup de rêves. Dans l’expérience véritable de la pratique, nous testons ces idées et ces concepts. Nous découvrons par nous-mêmes. Je peux dire qu’en ce qui me concerne, je me suis efforcé pendant ces trente dernières années de compléter ma pratique et d’en faire le bilan.

Je me souviens de mes premières années dans le nord de la Thaïlande, assis dans ma petite hutte, essayant de garder une pratique très simple. Je restais simplement assis à observer ma respiration. Je l’observais pendant des heures et des heures chaque jour. J’étais dans un monastère dédié à la méditation, ce qui fait qu’il n’y avait guère de distractions. Il n’y avait rien d’autre à faire que méditer assis ou méditer en marchant. Ce n’était pas un monastère de la forêt, alors il n’y avait pas de routine : pas de méditation du soir, pas de méditation du matin. On nous laissait avancer, par nous mêmes. J’étais très sérieux à cette époque, ou peut-être dans l’erreur, je ne sais pas, et je me donnais vraiment tout entier à la pratique. Je reconnaissais que j’avais une grande chance, car à cette époque il y avait peu d’opportunités de cette sorte en Occident. Ainsi j’étais en Thaïlande, un pays bouddhiste, et ils étaient très généreux de m’offrir un endroit où pratiquer. Donc je pratiquais seize heures par jour, assis et marchant, assis et marchant. Il n’y avait rien d’autre à faire.

Bien sur, sans aucune distraction pendant des heures et des heures chaque jour, pendant des mois à la suite, l’esprit devient assez paisible. Mais comme le monastère était sur la carte touristique de Chiang Mai, un bon nombre d’occidentaux y venaient. Une fois, je me souviens que j’étais assis en train de méditer, quand j’entendis des pas monter l’escalier. La porte s’est ouverte, et un touriste est entré. Il me vit assis là, puis vint vers moi et dit "Bonjour, je m’appelle Joe Smith". Je levais les yeux et dis : "Bonjour, je suis.., heu…, je suis.. ". Je ne me souvenais plus qui j’étais ! "Je respire", c’est tout ce qui me venait à l’esprit. Bien sur, cela n’a pas été une expérience très joyeuse ; c’était un peu effrayant. Vous comprenez, il a fallu que je consulte mon passeport pour savoir qui j’étais !

Ces jours de tranquillité étaient comptés car je pratiquais si diligemment que finalement même me nourrir devint une distraction, une perturbation de la concentration. On ne peut pas vivre très longtemps sans manger, alors au bout d’un moment je suis tombé malade. C’était vraiment un choc d’être malade, parce que je ne pouvais pas continuer mes exercices de méditation, alors toute ma confusion revint. La concentration ou le calme de l’esprit sont des états conditionnés ; si on pratique des exercices de concentration pendant longtemps on peut faire l’expérience de la concentration, mais cette concentration est conditionnée par les exercices. Quand je ne pus plus continuer les exercices, toute la confusion, tous les soucis, toutes les pensées revinrent, et c’était encore pire qu’avant. Non seulement j’avais ma confusion habituelle, mais c’était de la confusion après avoir connu la tranquillité, et elle me semblait bien pire. C’était la confusion habituelle sur fond d’un calme antérieur. Alors bien sûr ma première réaction a été : "Le bouddhisme ne marche pas. Ca ne peut pas être de ma faute. Ça doit être la faute du bouddhisme".

Heureusement quelque chose en moi, une espèce d’intuition, ou une sorte de foi, me donnèrent une deuxième idée : "J’ai peut-être manqué quelque chose". Alors j’ai regardé dans un des livres bouddhistes et lu qu’il disait : "sila, samadhi et panna". Oh oui, panna, qu’est ce que c’est ? Qu’est ce que cet élément appelé sagesse ? Peut-être que j’ai manqué quelque chose, là. Alors je réalisai : "Je vais devoir recommencer au début, et revoir mon idée de la pratique".

En ce temps là, ma compréhension de la sagesse était qu’il s’agissait essentiellement de connaissance. Alors la sagesse pour moi signifiait étudier les Ecritures bouddhistes. C’était ainsi que j’interprétai le terme de "sagesse" utilisé par le Bouddha. En fait, contempler les écritures me donna un bon peu de sagesse, d’une certaine manière. Il y a différents types de sagesse mentionnés dans les écritures. Il y a suta-maya-panna, qui est la sagesse issue des discours, de ce que vous avez lu ou entendu. C’est le premier type de sagesse, le moins élevé. Le second type est cinta-maya-panna, qui est ce que nous pensons et que nous contemplons. Le troisième, le type de sagesse le plus élevé est bhavana-maya-panna, qui est la sagesse qui vient de la méditation et de la contemplation. N’ayant pas beaucoup d’expérience de la méditation, je pensais que la sagesse consistait à étudier les écritures. Mais après avoir étudié les écritures et médité encore quelques années, quelque chose semblait ne plus marcher. Heureusement, je trouvais les enseignements de Ajahn Chah qui étaient alors disponibles en traduction en Thaïlande.

Les enseignements de Ajahn Chah semblaient très équilibrés. Bien sûr, il encourageait la concentration mais sans en faire trop. D’après ce que je compris, il montrait que la faculté de sagesse venait non de la lecture des écritures, mais de la connaissance de soi. Par exemple, une personne lui demandait : "Combien de temps dois-je rester assis chaque jour ? " Sa réponse était : "Je ne sais pas, observez-vous. De combien pensez vous avoir besoin ? Qu’est ce qui marche pour vous ?". Il plaisantait en disant que pour certaines personnes rester assis longtemps c’était être comme une poule assise sur son nid. Pas très utile. Vous pourriez couver quelques œufs, je suppose. Bien sûr, certaines personnes peuvent avoir besoin de rester assises plus longtemps, mais l’essentiel c’était : voyez par vous-même.

Quand je me rendis compte qu’Ajahn Chah était vraiment ancré dans la sagesse, et qu’il savait comment la développer et la cultiver, j’allai le voir, et finis par rester dans ses monastères en Thaïlande pendant les six années suivantes. Bien que ses enseignements aient été très simples, il fallait souvent un certain temps avant qu’ils ne "rentrent vraiment dans le cœur". En Thaï, les mots qui signifient "compréhension" sont "kow jaï", littéralement "entrer dans le cœur". Les enseignements d’Ajahn Chah entraient très bien dans l’esprit, je pouvais entendre ce qu’il disait, mais ils ne rentraient pas vraiment dans le cœur. Je ne les comprenais pas vraiment encore.

Je me rappelle qu’un de ses enseignements parlait de maintenir l’attention et la concentration quoique nous fassions, pas seulement dans la salle de méditation mais aussi dans chaque activité. J’ai dû l’entendre une douzaine de fois. Un après midi cependant, j’étais assis dans ma petite hutte dans la forêt essayant de devenir paisible et calme. Et puis à trois heures, la cloche sonna pour appeler à puiser de l’eau. Avec la chaleur, trois heures n’est pas le moment le plus agréable de la journée. Mais si je devais vivre dans le monastère, je réalisai que je devais coopérer. Alors je sortis de ma petite hutte pour aider à puiser l’eau. Je grommelai, "cela dérange ma méditation. J’aurais pu atteindre une bonne concentration si la cloche n’avait pas sonné". Et puis je m’arrêtai et pensai : "Hé, Ajahn Chah nous a dit d’être concentrés et attentifs quoi que nous fassions. Eh bien, puisque je vis dans ce monastère, peut-être devrais je essayer." Alors j’ai essayé de rester concentré et attentif en marchant vers le puits, en aidant à tirer de l’eau, en distribuant l’eau dans tout le monastère, en balayant la salle de méditation. Après quarante-cinq minutes comme cela, je retournai dans ma hutte et m’assis pour méditer et, surprise : je me rendis compte que mon esprit était vraiment paisible. Avant il m’aurait fallu une demi heure avant d’arrêter de grommeler. Mais quand je m’assis, je me rendis compte Eh bien, ça marche vraiment !". Bien que j’aie souvent entendu les encouragements d’Ajahn Chah à être attentif, il fallut cet incident particulier pour que je comprenne vraiment ce qu’il voulait dire.

De tous les enseignements que j’ai entendus d’Ajahn Chah, celui auquel je réfléchis le plus souvent est très simple. Je ne le comprends toujours pas vraiment, alors j’y réfléchis encore maintenant. Il a dit : "Tout nous enseigne". Plus tard j’y ai ajouté ma propre interprétation : "Tout nous enseigne si nous y sommes ouverts". Plus récemment j’ai dit : "Tout nous enseigne, que nous le sachions ou non". Pour moi cela veut dire que les enseignements nous viennent à différents niveaux, même si à notre niveau de perception habituel il ne nous semble pas que nous soyons vraiment en train d’apprendre. Parfois c’est un sentiment profond, parfois ce n’est qu’une vague intuition. Et c’est pourquoi j’ai dit que ma pratique a été comme d’essayer de trouver un équilibre, plutôt que de ne recevoir les enseignements qu’à un seul niveau, le cerveau, le cœur ou n’importe où. Il s’agit d’essayer de les recevoir à tous ces niveaux différents. Pour moi cela s’accorde bien avec les quatre fondements de l’attention, être attentif au corps, aux sentiments, aux états d’esprit et aux dhammas.

Parfois les enseignements arrivent au niveau corporel. Equilibrer la pratique ne veut pas seulement dire être conscient de marcher et de s’habiller, par exemple, comme il est dit dans les écritures, mais apprendre vraiment le langage intérieur du corps. Par exemple, pour comprendre la langue Thaï, j’ai besoin d’apprendre le Thaï. Apprendre le langage intérieur du corps demande un apprentissage différent. Il y a certains exercices dans les écritures qui nous aident à développer la conscience du corps. Mais ce que je veux souligner est un peu plus profond. Parfois il arrive des expériences, et je ne peux pas les comprendre ici ou ici (indiquant la tête et le cœur). Comprendre ce que dit le corps n’est pas simplement l’interprétation du corps que fait le cerveau. Il s’agit d’être ouvert pour accueillir le corps, à son propre niveau de réalité, à son propre niveau d’expression.

Pour moi, apprendre le langage du corps est comme apprendre une autre langue. Le corps parle une langue différente. Il ne parle pas "rationalité". Il ne parle pas "émotionnalité". On pourrait dire qu’il parle "physiqualité". Pour comprendre ce langage, on peut commencer en développant la conscience du corps ; s’accorder au niveau corporel. Nous écoutons le corps lui-même parler, sans essayer d’interpréter avec notre cerveau, mais en laissant simplement le corps parler par lui-même.

A d’autres moments, nous devons être conscient des sensations. "Sensation" est la traduction habituelle du mot pali, vedana. Dans l’enseignement bouddhiste, la sensation ou vedana c’est le ton de la sensation. Il n’a rien à voir avec l’émotion. Bien que cela paraisse simple, c’est parfois difficile à saisir. Je me souviens une fois en Angleterre je conduisais une retraite de méditation sur le thème de la sensation, vous savez : plaisant, déplaisant, neutre ; plaisant, déplaisant, neutre. Au bout de trois jour un homme vint vers moi et me dit : "J’ai une question : Qu’est ce que c’est, la sensation ?" Au bout de trois jours ! Je répondis : "plaisant, déplaisant, neutre". Si simple, et pourtant il ne saisissait pas.

Je me rends compte que c’est en partie un problème de traduction. Vous savez, les gens disent : "Comment vous sentez vous ? " Vous ne répondez pas : "Eh bien, plaisant, déplaisant ou neutre". Vous dites "Je me sens bien", ou bien "Je me sens en pleine forme", ou "Je me sens très mal", ou quelque chose d’autre. Vous répondez habituellement en termes d’émotions. Mais la sensation ou vedana c’est le ton fondamental de la sensation, le ton général de ces émotions, qu’elles soient plaisantes, déplaisantes ou neutres. Mettre cette grille de lecture en application donne une perspective différente. Quand on est déjà dans l’émotion, vous savez : "Je me sens bien", "Je me sens heureux , il y a déjà une certaine part de personnalisation, ma forme particulière de bonheur ou de tristesse, ou quoi que ce soit d’autre. Mais plaisant, déplaisant, neutre : à qui pourraient-elles appartenir ? Cette façon de voir rend l’expérience plus objective. Cela nous donne une manière différente de regarder les émotions, qui pour la plupart d’entre nous sont autrement très chargées individuellement. Parler en termes de plaisant, déplaisant ou neutre donne de l’objectivité. Il ne s’agit pas de nier notre bonheur, mais vous le voyez comme un sentiment agréable plutôt que "moi étant personnellement heureux", avec tout l’investissement personnel dans ce bonheur. Cela divise la réalité personnelle en catégories.

Quand Ajahn Chah expliquait le Dhamma, il donnait souvent des exemples tirés de la nature, sur les fourmis et les feuilles dans la forêt, et d’autres choses comme celles là. Bien que je sois né moi-même à la campagne, il ne me serait jamais venu à l’esprit de regarder les fourmis. Qu’est ce que ça a à voir avec le bouddhisme ? Les fourmis et les feuilles ? C’est à ce moment là que les paroles d’Ajahn Chah "toutes les choses nous apprennent" m’ont tellement aidé. Vous savez, la première fois que je l’ai entendu je pensai "Que veut-il dire par toutes les choses nous enseignent ?" Il ne voulait certainement pas dire que toutes les paroles nous enseignent, mais bien dire toutes les choses.

Ajahn Chah avait l’habitude d’insister sur l’importance, par exemple, de faire confiance à notre propre sagesse intuitive. Eh bien sur, je n’avais aucune idée de ce que cela voulait dire. Car les enseignements de sagesse nous arrivent d’un maître, nous sommes des disciples du bouddha, alors qu’est ce que la sagesse a à faire avec moi ? Dans ma recherche de sagesse, j’ai souvent perçu un besoin de recevoir une confirmation, ou une affirmation de ce que je savais, ou pensais savoir. Au début je trouvais les réponses d’Ajahn Chah à ce besoin assez difficiles, mais je les ai beaucoup appréciées par la suite. Il était le maître pour ne jamais donner une réponse directe. Quand on venait le voir et essayait d’obtenir une réponse directe, il adoptait toujours une approche différente. Au début je pensais qu’il était un peu, comment dire, pas rusé… mais…. Peut-être ne savait-il pas…. Ou peut-être essayait-il de se moquer de nous, car il avait aussi le sens de l’humour.

Je réalisai plus tard qu’il essayait de nous renvoyer à nous mêmes, vers cela qui est en train de poser la question ou qui cherche une réponse. Si nous cherchions une réponse en dehors de nous, auprès de lui, il nous renvoyait toujours à nous. Alors finalement, si vous le suiviez assez longtemps, vous reveniez à vous-même. Il est fondamental pour la pratique du Dhamma d’être capable de remettre en question ses postulats de base. Nous commençons en posant des questions, mais il est sans doute plus important de trouver qui les pose. Souvent je finissais pas réaliser que mes questions venaient de mon ego. Quand je posais une question à Ajahn Chah, en fait je voulais qu’il me donne ma réponse, ou au moins une réponse qui me plaisait. Je voulais que mes vues soient confirmées. Je voulais que ses réponses me plaisent, qu’elles me rendent heureux et qu’elles me réconfortent, et affirment mon sens du moi.

Répondre comme il le faisait était sa manière de nous rediriger vers notre propre sagesse intuitive. Nous devions apprendre à soulever des questions et à les laisser flotter un moment, sans y chercher de réponse. Il me fallut un moment pour réaliser que dans les enseignements du Bouddha, la sagesse n’était pas simplement lire les écritures, mais se comprendre soi même, comprendre notre nature, le corps, les sensations, les états d’esprit, mentalement et physiquement, namma-rupa. Quand le Bouddha essayait de découvrir la Vérité, il s’assit et chercha en lui-même. Nous ne voyons jamais une statue du Bouddha représentant le Bouddha en train de lire, n’est ce pas ? Il méditait, et tout ce qu’il avait pour méditer c’était juste son propre corps et son propre esprit. Il n’avait même pas le corps et l’esprit de quelqu’un d’autre. Juste les siens. C’est là qu’il a trouvé l’éveil. Ce n’était pas dans un livre, ce n’était pas à l’extérieur de lui-même, il était juste là, dans son propre corps, son propre esprit.

Ayant passé tant d’années, quinze ans assis dans une salle de classe en regardant un tableau noir, avec un enseignant pour me dire la vérité, la vérité avait toujours été pour moi "là dehors". Il m’a fallu un moment pour tourner cette attitude dans l’autre sens. Je me souviens d’une fois en ThaÏlande, nous avions des étudiants qui visitaient le monastère. Ajahn Chah leur dit très simplement : "Laissez vos livres de coté, et lisez vos esprits". Cela semble simple, mais comment s’y prendre ? Nous avons tous appris à lire des livres depuis que nous sommes tout petits, mais on a appris à peu d’entre nous à lire nos esprits. Quel esprit ? Qui est en train de lire l’esprit de qui ? Est-ce mon esprit qui me lit, peut-être ? Mais c’est cela l’objet de la méditation. Etre capable de lire son esprit, ou de lire l’esprit.

Alors, mes efforts pendant ces années ont consisté à approfondir ou à équilibrer mes idées sur la pratique. Cela veut dire les tester. Bien sûr, les tester veut dire que parfois nous échouons. C’est ça l’objet des tests. Parfois vous réussissez, parfois vous échouez. Je dois admettre qu’en trente ans -j’espère que cela va vous inspirer - en trente ans je réalise que j’ai appris quelques unes de mes leçons les plus importantes de mes échecs, pas de mes succès. Les succès sont secondaires ; ils vous donnent un coup de fouet temporaire, mais apprendre de ses erreurs ou de ses échecs, ça ce sont des leçons très très importantes. Bien sûr, qui a envie d’apprendre d’un échec ? Qui veut même reconnaître l’échec, qui menace tant notre sens du moi, notre orgueil et notre vanité. Mais pour moi, l’échec nous montre notre côté sombre. C’est là que nous ne regardons pas, que nous ne voyons pas. Pour moi, l’éveil ce n’est pas éclairer la lumière. La lumière est déjà éclairée. L’éveil c’est éclairer l’ombre, où nous ne regardons pas, où nous n’avons pas vu, ce que nous avons ignoré. C’est éclairer notre ignorance.

Cela peut sembler paradoxal, mais, je l’espère, pas décevant, de dire que nous apprenons plus de nos erreurs. C’est là que nous ne voulons pas regarder, notre orgueil et notre vanité, les fondements de notre sens du moi, tout devient visible dans nos échecs. Mais le succès peut être encore plus dangereux, à mon avis, car il entraîne plus d’orgueil et de vanité. Alors, mettre au jour et transformer le côté sombre, le côté perdant, c’est cela la pratique pour moi ; apprendre de toutes choses, spécialement les choses que nous ne voulons pas voir, particulièrement celles que nous estimons inutiles ou sans valeur. Cela m’a été confirmé pendant la retraite de cet hiver.

En hiver nous avons trois mois de retraite monastique. C’est un bon moment pour pratiquer et d’habitude c’est un moment de calme et de paix. Mais cette année, après un mois de retraite, j’ai eu une brève rencontre avec quelqu’un. Par la suite, je restais mal à l’aise ; peut-être pourrait on dire que c’était de la colère. Ce n’était pas quelqu’un du monastère. Si cela avait été quelqu’un du monastère, j’aurais pu leur en parler et nous aurions tiré cela au clair. C’était quelqu’un rencontré par hasard au cours d’une promenade, et qui est parti ensuite. Je ne pouvais même pas le poursuivre et tirer cela au clair. Alors j’étais là, au milieu d’une retraite monastique, sans distraction, et il y avait cette chose. Je l’appelais " colère " pour pouvoir m’en occuper, et cette " colère " ne voulait pas disparaître. Je trouvais perturbant d’avoir cette colère qui me harcelait au milieu de cet environnement monastique paisible. Et puis finalement je m’y suis mis : Je réalisai : "c’est une bonne opportunité pour apprendre".

Je commençai à contempler cette irritation, à examiner ce qui arrivait. C’était une sensation physique déplaisante dans la région du cœur. Comme je la regardais, cette "colère" se changea subitement en quelque chose d’autre : "en rancune". Cela me surprit car la personne envers laquelle j’éprouvais de la rancune n’était même pas là ! Ce n’était qu’un souvenir, mon imagination. Alors je considérais cette rancune pendant les deux ou trois jours suivants. Je compris qu’elle était due au fait d’avoir été mal compris. Cela remontait à quelque chose arrivé des décennies auparavant. Je commençais à la regarder, de façon ouverte, à la recevoir sans jugement. Ce faisant, cela commença à se dérouler. J’avais l’impression que cela se déballait tout seul. Ce que j’avais pris pour de la colère s’avéra avoir un mécanisme complexe. Il m’apparut que c’était une série de choses.

Après la rancune, la peur apparut, peur de laisser cette rancune sortir, peur qu’elle n’explose, et peur de ce que l’autre personne pourrait faire si je la laissais sortir. La peur dura trois ou quatre jours. Sous la peur, il y avait de la frustration. Je passais trois ou quatre jours avec elle. Chaque jour ce sentiment que j’avais appelé " colère " se démêlait. Il commença à se démêler d’une façon presque mécanique. En se démêlant il s’ouvrait. En s’ouvrant il devint plus effrayant, parce qu’il n’avait plus de forme. Il devint plus nébuleux et il devint plus gros. Il devint plus gros que moi. Mais en se démêlant il devenait moins solide et plus spacieux, et il avait plus de flexibilité en lui. Quand j’atteignis le sentiment de frustration, il semblait moins personnel. Il semblait plus universel. Ce démêlage dura ainsi quelques semaines. Puis un jour, je notai que ce n’était qu’une énergie sans couleur. Elle n’avait ni couleur, ni texture, ni émotion. Je ne pouvais dire s’il s’agissait de rancune ou de frustration, ce n’était qu’une énergie qui palpitait, une énergie sans couleur, bien qu’elle ne soit pas plaisante. Je pouvais voir que ce n’était pas moi, et cela me faisait peur. Au moins, avec la colère je pouvais dire : " Bon, d’accord, c’est moi ". Mais en se démêlant de plus en plus, elle se réduisit au niveau d’une sorte d’archétype. C’était une émotion basique, fondamentale. Et puis il n’y avait plus que cette énergie, palpitante. Une puissante énergie sans couleur ni direction. Je ne pouvais pas dire qu’elle m’appartenait. Je pouvais juste voir que c’était une force vitale. Et ce fut une révélation pour moi de voir que cette colère est une partie de notre être. C’est une expression de la force vitale. Bien sûr elle a été polluée par des influences négatives, dans ce cas mes propres trucs, ma frustration, ma rancune et ma peur. Mais à sa source ce n’est que la force vitale. C’était effrayant à comprendre, parce que je n’avais pas de contrôle dessus. Avec la colère, j’avais un certain degré de contrôle : je pouvais me taire, ou la laisser sortir, mais ce truc, qu’est ce que c’est ?

Par conséquent, il est important de travailler avec la colère, pas contre elle, parce qu’elle est une part de notre force vitale. Si nous essayons de travailler contre elle, c’est comme essayer de nous tuer nous même. C’est ce que font beaucoup de gens, ils essayent d’étrangler leur colère. Ils essayent de la stopper, et ils deviennent déprimés, pleins de rancœur, et frustrés parce qu’ils vont contre leur force vitale. Travailler avec la colère ne veut pas dire la laisser s’échapper mais travailler avec elle, être capable de s’accorder avec elle au niveau où elle est cette force vitale. Une fois que nous pouvons la voir d’une façon différente elle prend un autre sens pour nous.

Je me rendis compte que lorsque je pensais que ce n’était que de la colère, certaines pensées venaient me gronder : "oh, tu ne devrais pas être en colère. Trente ans de méditation et tu es encore en colère". Mais quand elle est devenue une énergie, une énergie palpitante, alors toutes ces voix se sont tues, parce qu’il n’y avait pas d’histoire associée. Il n’y avait pas d’histoire, pas de coloration, et aucun investissement personnel, car c’était simplement une énergie vitale. C’est sûrement ce que le Bouddha nous disait, ne pas prendre les choses que nous voyons comme une expression de nous-mêmes, mais être conscients de ce que sont leurs véritables implications, de quelle est leur profondeur réelle. Souvent nous ne regardons que la surface, nous ne voyons pas vraiment quelle est la source. Si nous cultivons l’attention, la conscience, elles peuvent commencer à pénétrer au travers, à démêler les émotions telles que la colère.

La colère n’est pas quelque chose à étouffer ni à étrangler, mais quelque chose qu’il faut explorer et à laquelle il faut s’ouvrir, qu’il faut découvrir. Elle doit être transformée en quelque chose qui doit être éclairé. La pratique c’est éclairer cette qualité, pas la repousser au loin, ni essayer de l’étouffer ou de l’ignorer. La colère nous dit quelque chose à propos de nous même, que nous voulions l’entendre ou non. Nous devrions nous souvenir de l’enseignement d’Ajahn Chah, que " toutes les choses nous enseignent ", et nous souvenir que les choses que nous n’aimons pas sont sans doute celles dont nous apprendrons le plus.


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