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> Bouddhisme > Entretiens


A la rencontre du bouddhisme occidental

Stephen Batchelor critique une certaine approche des occidentaux dans leur rapport avec les lamas et les moines, notemment il met en garde les pratiquants contre une tendance à considérer la pratique comme une technique.

Par Stephen Batchelor

La Republica,

Vendredi 10 Juillet 1998

A LA RENCONTRE DU BOUDDHISME OCCIDENTAL

Raimondo Bultrini

Entretien avec Stephen Bachelor, auteur culte anglais considéré comme l’ un des grands gourous de la philosophie orientale.

{{}}Stephen Bachelor est un écrivain culte, un de ces « gourous » de la nouvelle génération de bouddhistes occidentaux qui enseignent les disciplines orientales avec une approche non dogmatique et non académique. Dans ‘l’Eveil de l’Occident’, il réécrit trois milles ans d’influence indo-asiatique ; dans ‘The faith to doubt’ et dans ‘Buddhism without believes’, il raconte 12 années d’expérience comme moine tibétain et moine zen, dictant les règles d’une interprétation non doctrinaire des enseignements du Bouddha. Il vit aujourd’hui dans le Devon, en Angleterre, où il dirige le Sharpham College of buddhist studies.

RAIMONDO BULTRINI : Dans vos livres et conférences vous faites état de votre méfiance par rapport à la manière dont les occidentaux approchent les enseignements des lamas et des moines. Pourtant vous jugez positives les 2500 années d’influence orientale sur notre société.

STEPHEN BACHELOR : Je pense que le Bouddhisme attire les occidentaux parce que celui-ci ne demande pas de croyance en Dieu ou en un prophète comme le Christ ou Mahomet. A l’inverse il met l’accent sur la réalisation de soi-même et de la responsabilité individuelle. Et puis le Bouddha offre une description de l’expérience humaine psychologiquement très satisfaisante.

RAIMONDO BULTRINI : Pourtant il enseignait dans le contexte d’une société primitive.

STEPHEN BACHELOR : Non, le Bouddha enseignait dans une société paradoxalement assez proche d’une certaine réalité de l’Occident moderne, dans une Inde en plein bouleversements culturels et politiques, très libre, où les gens, relativement aisés, discutent de philosophie spirituelle. L’impact du Bouddha sur ses contemporains est attestée par le fait que, avant lui, une grande partie des textes comme le Ramayana, le Mahabaratha, les Upanishad étaient de nature mythologique. Les actions et la vie du Bouddha se déroulent dans un contexte historiquement connu.

RAIMONDO BULTRINI : A cette époque, l’Inde est Hindoue.

STEPHEN BACHELOR : L’Hindouisme coexiste avec diverses traditions plus ou moins liées à l’idée de la recherche d’un médiateur avec le Dieu créateur, à travers divers rituels, prières, puja, etc. Le Bouddha déplace l’attention d’une attitude tournée vers l’aide externe et divine vers une réalité humaine telle qu’elle se manifeste à l’époque. Par exemple, pour lui le karma, le fruit des actions passées, est intention. En d’autres termes il met l’accent sur les actions présentes, les actions dont dépend la qualité de notre existence.

RAIMONDO BULTRINI : Pour résumer : vous voulez savoir qui vous étiez, étudiez qui vous êtes maintenant. Vous voulez savoir qui vous serez, observez comment vous agissez maintenant...

STEPHEN BACHELOR : C’est cela. La libération dépend de la compréhension de nos processus intérieurs, de notre passé, de notre nature.

RAIMONDO BULTRINI : On entend souvent que l’enseignement bouddhiste peut être apparenté à une psychologie.

STEPHEN BACHELOR : Il possède une très forte composante psychologique mais il serait réducteur d’en déduire que c’est la seule. On ne peut pas choisir un aspect particulier comme la méditation et dire : ah voilà, le bouddhisme c’est cela ! Chaque fois que le bouddhisme arrive dans un contexte nouveau, il interagit avec la réalité qu’il rencontre. La méditation est nécessaire à l’homme occidental pour mieux maîtriser sa vie, pour trouver la paix, pour travailler plus efficacement. Mais l’essence du bouddhisme ne réside pas là.

RAIMONDO BULTRINI : Quel danger comporte cette approche occidentale ?

STEPHEN BACHELOR : Celui de considérer la pratique bouddhique comme une technique, une sorte de science intérieure pour l’obtention d’un ‘paradis technologique’. Cette attitude ne fait que renforcer la dépendance occidentale envers les réponses intellectuelles . Comme si la méditation pouvait en elle-même être une solution technique au problème de la souffrance humaine !

RAIMONDO BULTRINI : Vous niez que le nirvana, l’Eveil, soient le résultat, l’aboutissement d’exercices ?

STEPHEN BACHELOR : Ce n’est pas du tout établi. Le bouddhisme offre bien la possibilité d’exercer une pratique. La concentration, par exemple, en est un de ses multiples aspects. Si on s’entraîne à la concentration, on obtient un résultat, mais la clef de la compréhension de l’essence de cet enseignement, la sagesse, la compassion, l’amour, la tolérance, ne sont pas le fruit de l’application de techniques.

RAIMONDO BULTRINI : mais n’y a-t-il pas un texte qui enseigne à prendre la souffrance d’autrui en inspirant et à offrir son propre bonheur en expirant ?

STEPHEN BACHELOR : je ne nie pas que certaines pratiques sont très bénéfiques. Mais la sagesse et la compassion sont des qualités mentales ; elle sont déjà présentes. Par ces pratiques on peut les actualiser et aussi supprimer les obstacles qui empêchent les qualités positives de se manifester. Mais le bouddhisme ne dit pas comment on doit éduquer son enfant : il offre des valeurs à intérioriser et à appliquer ensuite dans sa vie.

RAIMONDO BULTRINI : et Dieu dans tout cela ?

STEPHEN BACHELOR : Dans le bouddhisme nul besoin pour son salut de facteur externe. Les voies du salut prennent des formes diverses et variées. Par exemple les koan du Zen permettent de se concentrer sur une parole particulière, la description de quelque chose d’ineffable, destiné à provoquer un sentiment de perplexité et à cultiver la vacuité. Un moyen très différent de la dévotion utilisée dans le bouddhisme tibétain pour qui l’état de pureté originale est transmis par le maître ; et loin des enseignements du vipassana qui mettent l’accent sur l’attention aux caractéristiques des êtres, comme leur état transitoire, la souffrance, pour parvenir à surmonter l’attachement au monde. C’est pour cette raison que je dis qu’un point de vue occidental se doit d’apprendre à reconnaître ce qui lui est utile et développer le doute, en évitant de créer d’autres « credo » et, avec les « credo », d’autres églises.

D’autres articles de Stephen Batchelor :

Octobre 2000

Terre d’Eveil-Vipassana
8 rue Crébillon
94300 Vincennes


http://www.vipassana.fr





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